Chapitre 2

Dans le service du Dr Marie-José Durieux, il faut compter 18 mois pour obtenir un rendez-vous pour un enfant. La pédopsychiatre de l'hôpital Robert Ballanger d'Aulnay-sous-Bois tire la sonnette d'alarme. "Quel temps perdu", s'indigne-t-elle. Ce délai peut avoir des conséquences graves sur la santé de ses très jeunes patients de Seine-Saint-Denis atteints de souffrances psychiques précoces, de troubles de dyslexie, de dyspraxie, ou encore de signes autistiques comme le retard de langage. "Les troubles des enfants que nous recevons s'aggravent, faute d'être pris en charge suffisamment tôt", s'agace-t-elle. Le secteur de la pédopsychiatrie est très chargé, mais la situation en Seine-Saint-Denis est pire qu'ailleurs. Le département ne compte que 4,23 pédopsychiatres pour 100 000 habitants (contre 15,92 pour 100 000 habitants en région parisienne), alors même qu'il est le territoire le plus jeune de France et qu'il abrite une population fragile.

"La plupart du temps, c'est l'école qui détecte les problèmes. Les parents téléphonent pour consulter et ils découvrent qu'ils ont plus d'un an d'attente. Le temps passe et la majorité des enfants arrivent chez nous à plus de 4 ans." Le Dr Durieux ne décolère pas : "Des enfants mal soignés aujourd'hui, ça peut donner des adultes handicapés qui auront du mal à trouver une place dans la société. C'est la France de demain qui est en train de se construire !"

L'accueil de l'hôpital Robert Ballanger à Aulnay-sous-Bois, où de nombreux patients se rendent directement pour obtenir un rendez-vous, faute d'avoir pu joindre les services hospitaliers par téléphone. Crédit : Bahar Makooi

"Toutes nos consultations sont blindées"

Dans le service de sa collègue diabétologue, la situation n'est pas meilleure. "Toutes nos consultations sont blindées à 4, voire 9 mois", déplore le Dr Laurence Vittaz, cheffe du service d'endocrinologie. "Le nombre de séjours chez nous a augmenté de 46 % en 10 ans sans l'embauche d'un médecin ou d'un infirmier supplémentaire. Ça n'est plus possible de soigner les gens dans ces conditions." En Seine-Saint-Denis, la saturation des services hospitaliers est accentuée par la pénurie de médecins généralistes. "Les suivis des maladies que nous traitons étaient habituellement effectués par ces médecins qui sont de plus en plus nombreux à partir à la retraite, sans être remplacés dans notre secteur." Face à l'urgence, le Dr Vittaz a écrit à la ministre de la Santé l'an dernier. Son courrier est resté sans réponse jusqu'à présent.



L'Agence régionale de santé (ARS) le reconnaît, la pénurie de médecins libéraux dans le département est un vrai problème. Depuis 2016, l'agence étatique a placé la moitié du département en zone prioritaire, où des aides à l'installation sont proposées à des jeunes médecins pour pratiquer. "La Seine-Saint-Denis est loin d'être le parent pauvre de nos allocations, même si ça n'est jamais suffisant au regard de l'évolution démographique du département", admet Jean-Philippe Horréard, délégué départemental de l'agence.

Un risque de mourir d'une crise cardiaque deux fois plus élevé dans le 93

Sans médecins traitants, ni spécialistes en nombre suffisant, la santé des habitants du 93 se dégrade plus vite qu'ailleurs. C'est le constat que fait Christophe Prudhomme, médecin au Samu 93 de l'hôpital Avicenne à Bobigny et représentant CGT : "La découverte de cancers tardifs est assez fréquente dans nos services. Nous récupérons des patients atteints de pathologies chroniques qui n'ont pas été suivis", explique-t-il. "D'autres ne trouvent pas de rendez-vous dans des délais raisonnables et viennent aux urgences parce que leur cas s'est aggravé entre-temps. Pas plus tard que ce weekend, nous avons sauvé in extremis un homme de 85 ans d'une embolie pulmonaire, parce qu'il n'avait pas trouvé de médecin prêt à le recevoir en fin de semaine."

Face à la surcharge de travail, ses collègues du Samu 93 ont fait grève en décembre 2018 pour réclamer davantage de personnel. "Avant Noël, nous mettions 10 minutes à décrocher le téléphone. Vous imaginez si quelqu'un nous appelait pour un arrêt cardiaque ?" s'alarme le Dr Prudhomme. "Dans le 93, on a 20 ans d'avance sur l'état de dégradation du système médical en France", à en croire l'urgentiste.

Du côté des véhicules de secours, ça pêche aussi. Résultat : une étude du Centre d'expertise de la mort subite datant de janvier a révélé que le risque de mourir d'une crise cardiaque est deux fois plus élevé quand on met un pied en Seine-Saint-Denis.

À la suite de la grève de décembre, la direction de l'hôpital Avicenne a promis dix nouvelles embauches. Une annonce qui ne suffit pas à rassurer l'urgentiste : "C'est déjà ça, mais un plan social en cours prévoit la suppression de 60 à 80 postes cette année, et pareil pour les quatre ans à suivre."

En février, ce sont les urgences de l'hôpital Ballanger qui ont débrayé à leur tour. La situation y est proche de l'asphyxie. Classé parmi les six services d'urgences les plus saturés du pays par le syndicat Samu-Urgences de France, son service reçoit 75 000 personnes alors qu'il est dimensionné pour 40 000 malades. L'ARS a accordé une enveloppe de 7 millions d'euros pour des travaux d'agrandissement d'ici 2021. "Une première réponse à l'urgence de la situation qui ne sera efficace que si elle est accompagnée de moyens supplémentaires", prévient le président du conseil de surveillance de l'établissement François Asensi dans une lettre adressée en novembre à la ministre de la Santé.

L'ARS estime pourtant y consacrer des fonds supplémentaires dans une "logique compensatoire". L'hôpital Ballanger bénéficie par exemple de "moyens d'intérêts généraux qui prennent en compte la précarité des patients", indique Jean-Philippe Horréard.

Que ce soit pour les moyens alloués aux hôpitaux publics ou pour la régulation de l'installation des médecins, Christophe Prudhomme accuse l'État de ne pas faire assez. "C'est à lui de faire voter des lois dans ce sens, c'est son rôle. On ne peut pas laisser toute une population à l'écart, sans les mêmes droits quand ils se font soigner."

Place santé, des médecins au pied des tours

Même si sa devanture ressemble à s'y méprendre à celle d'une épicerie, Place santé est un centre médical associatif implanté au cœur de la cité du Franc-Moisin à Saint-Denis. Ce matin de janvier 2019, une dizaine de personnes, dont plusieurs avec des poussettes, attendent l'ouverture dans le froid. Ici exercent sept jeunes médecins. Une prouesse qui tient à la ténacité du Dr Didier Ménard, son fondateur. Médecin engagé pendant 30 ans dans le quartier, il a lancé le projet avant de s'autoriser à prendre sa retraite. La particularité du lieu réside dans la présence de médiatrices en santé pour aider les patients dans leurs démarches administratives.

Nathalie Coupeaux est l'une d'entre elles. Ce matin-là, elle reçoit plusieurs jeunes hommes en rupture de droits pour les assister dans leur demande de l'Aide médicale de l'État (AME), destinée aux étrangers sans-papiers. "Envoyez le dossier directement à la Sécurité sociale de Bobigny. À Saint-Denis, ils perdent souvent les documents", recommande-t-elle à Ladj, 20 ans, victime d'un accident alors qu'il est sans couverture santé depuis trois mois. "À quoi ça sert de prescrire un traitement si le malade ne peut pas se le permettre ? Pour régler les problèmes médicaux, il faut souvent régler les problèmes sociaux", explique le Dr Ménard.

L'État reconnaît l'utilité publique de ce centre qui bénéficie d'une très large subvention de l'ARS. La mairie de Saint-Denis, qui fait partie des villes souhaitant attaquer l'État pour "rupture d'égalité", participe elle aussi, dans une moindre mesure, au budget de Place santé. Cela n'empêche pas la directrice, Emilie Henry, de s'inquiéter pour l'avenir de la structure. "Il faut se battre tous les ans pour notre budget. Nous savons déjà que pour 2019, notre subvention départementale va être amputée. Le budget alloué par l'État au département a diminué et ça se répercute sur l'ensemble des services."

Autre motif de préoccupation : le maintien des postes de médiatrices est menacé par la suppression des "emplois aidés". "Je ne comprends pas, dit le Dr Ménard. Nous avons été identifiés comme un projet qu'il faut soutenir, et dans le même temps l'État fait preuve d'irresponsabilité en fragilisant une structure comme la nôtre, là où les besoins sont importants." Dans les couloirs, une mère de famille attend avec sa fillette depuis plus de trois heures. Les médecins et les médiatrices passent de rendez-vous en rendez-vous. Ici aussi, c'est la surchauffe. Une dizaine de personnes ont été refusées rien qu'en une matinée, faute de place.

Dans la cité du Franc-Moisin à Saint-Denis, une médiatrice santé aide les patients à demander l'ouverture de droits auprès de la Sécurité sociale. Crédit : Bahar Makooi

Les enfants sont les premières victimes du manque de médecins

Dans le département le plus jeune de France, les premières victimes de l'inégalité d'accès aux soins sont les enfants. Cette année, seul un tiers des postes de médecins scolaires ont été pourvus. Là encore, comme en pédopsychiatrie, la pénurie nationale est accentuée en Seine-Saint-Denis.

À 74 ans, Pierrette Clozier est retraitée. Pourtant, elle continue d'exercer un jour par semaine à Bagnolet. Elle est seule pour couvrir un secteur de 7 000 élèves, de la maternelle au lycée. D'autres villes de Seine-Saint-Denis, telles que Les Lilas ou Romainville, n'ont pas cette chance. Plus aucun praticien n'y assure cette spécialité.

Comment dans ces conditions assurer les tâches qui sont censées être celles d'un médecin scolaire ? "Le bilan médical des 6 ans n'est plus fait. Il était pourtant utile, il permettait de repérer les troubles visuels, auditifs, les troubles du langage et donc de prévenir les difficultés d'apprentissage de la lecture", regrette la médecin scolaire, membre du syndicat SMedEN-FO. Plus le temps non plus de faire de la prévention sur la drogue, les MST, la contraception, la nutrition, la tuberculose... Un rôle essentiel pourtant, sachant que "la situation des familles est très défavorable et que certains enfants ne voient jamais le médecin", avertit Pierrette Clozier. Plus grave encore, les médecins scolaires étaient parfois les seuls à pouvoir détecter des cas de violences sur les enfants.

La faible densité de médecins scolaires, cumulée à celle des généralistes, est d'autant plus problématique en Seine-Saint-Denis que les familles les plus modestes ne se déplacent pas forcément pour se soigner. Des travaux de la géographe de la santé Julie Vallée ont montré que plus les populations sont pauvres, plus elles développent un "frein à la distance". "Ces personnes exercent le plus souvent des emplois contraints. Ce ne sont pas des cadres qui ont la possibilité de s'absenter une demi-journée pour emmener leurs enfants chez le médecin un peu plus loin que prévu", indique la chercheuse du CNRS. D'où l'intérêt d'installer des services médicaux à proximité.

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