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Le professeur René Frydman, qui a permis la naissance du premier bébé-éprouvette en France estime que les inséminations artisanales "sont à l'encontre d'une sécurité médicale".

"Toute femme qui souhaite répondre à son désir d'enfant devrait pouvoir avoir accès à une prise en charge globale et à un accompagnement médical comme il se doit". C'est avec ces mots sans équivoque que le professeur René Frydman, médecin à l'origine du premier bébé-éprouvette français, reçoit France 24 dans son cabinet de l'hôpital Foch, en banlieue parisienne.

Évoquer le choix de ces femmes qui réalisent des inséminations artisanales à partir de donneurs de sperme rencontrés sur Internet sonne, pour lui, comme une aberration. "Ces pratiques sont à l'encontre d'une sécurité médicale", tranche-t-il. "Pour nous, médecins, ce n'est pas tolérable".

"Si, en France, nous ne proposons pas cette opportunité aux femmes seules et en couple homosexuel, nous sommes alors responsables du développement des ces méthodes alternatives", dénonce le gynécologue. Celui qui a dédié toute sa vie à la fécondation in vitro et aux recherches scientifiques pour lutter contre l'infertilité regrette qu'en 2019, la France n'ait toujours pas fait évoluer la loi de bioéthique de 1994, qui autorise uniquement les couples hétérosexuels à avoir recours à une procréation médicalement assistée (PMA).

La France a tardé à faire évoluer cette loi "en raison des politiques et en particulier des mouvements conservateurs qui veulent protéger le schéma familial traditionnel, en oubliant que 50 % des couples divorcent, qu'il existe un nombre non négligeable de familles monoparentales et que la société a évolué", juge le scientifique.

Durant plusieurs mois, les opposants au mariage entre personnes de même sexe, réunis derrière le mouvement "La Manif Pour Tous" ont manifesté dans toute la France, en 2013.

L'élargissement de l'accès à la PMA à toutes les femmes figure pourtant parmi les promesses de campagne d'Emmanuel Macron, mais l'examen du projet de loi est régulièrement reporté. La faute à la crise des Gilets jaunes, se défend le gouvernement. La crainte de revivre la vague de contestation qu'a connu la France avant la loi sur le mariage pour tous, arguent les défenseurs de la PMA pour toutes. L'examen du texte porté par Christiane Taubira en 2013 avait provoqué des manifestations sans précédent, initiées par le mouvement "La Manif pour Tous". Le débat, cette fois sur la PMA, sera-t-il de nouveau porté jusque dans la rue ? C'est là toute la question.

Selon une étude d'opinion Ifop, publiée le 13 septembre, l'évolution de la PMA est soutenue par environ 65 % des Français.

Sous la pression croissante des groupes de défense des droits des femmes et des LGBT, le nouveau projet de loi relatif à la bioéthique sera finalement présenté à l'Assemblée nationale le 24 septembre, deux ans et demi après l'arrivée d'Emmanuel Macron à l'Élysée.

L'article 1er de ce texte "élargit l'accès à l'assistance médicale à la procréation (AMP) aux couples de femmes et aux femmes non mariées." S'il passe en l'état, "cela pourrait faciliter la vie à des milliers de femmes", se réjouit Nicolas Faget, porte-parole de l'Association des parents et futurs parents gays et lesbiens (APGL).

"Le nombre de personnes qui optent pour les inséminations artisanales, avec tous les risques sanitaires que cela implique, tels que le virus du sida ou toute autre MST, va forcément diminuer", poursuit-il. Pourquoi prendre un chemin risqué quand vous avez la possibilité de prendre une route cadrée et médicalement assistée ? C'est une évidence, les deux ne peuvent même pas être comparés". Pour lui, c'est certain, l'extension de la PMA "va assainir le marché clandestin du sperme".

Si le texte passe en l'état, "cela pourrait faciliter la vie à des milliers de femmes", se réjouit Nicolas Faget, porte-parole du mouvement APGL.

Autre avancée : la procédure de filiation devrait être facilitée. Les couples homosexuels pourront faire une reconnaissance anticipée de l'enfant, à l'identique des couples hétérosexuels non mariés. "Cela permet aux familles, et en particulier à la partenaire qui ne porte pas l'enfant, d'être protégées par le système judiciaire français", décrypte Nicolas Faget. En moyenne, chaque année, dix familles au sein de son association doivent faire face à des donneurs qui revendiquent leurs droits paternels.

Le projet de loi prévoit également d'élargir les droits des enfants nés de PMA. Les enfants conçus à partir d'un don de sperme pourront accéder à certaines informations sur le donneur à partir de leurs 18 ans.

"La liste d'attente va être un problème"
Nicolas Faget

Si cette réforme est perçue comme une réelle avancée sur le plan sociétal aux yeux de nombreuses associations de familles homosexuelles et de défense des droits des femmes, elle suscite néanmoins quelques doutes concernant sa mise en place. La perspective d'une pénurie immédiate de sperme dans les 29 banques de conservation (Cecos) françaises laisse craindre un délai d'attente plus important qu'aujourd'hui. À l'heure actuelle, il peut varier entre douze et dix-huit mois en fonction des centres.

D'après les dernières données de l'agence nationale de biomédecine, la France a recensé, en 2016, quelque 363 donneurs, tandis que 1 760 couples ont pu bénéficier d'un don.

"Nous estimons que le nombre de demandes va doubler, voire tripler, mais pas le nombre de donneurs", estime Céline Chalas, médecin praticienne au Cecos de Cochin à Paris. "Il est assez évident que, dans un premier temps, nous allons devoir faire face à une pénurie."

Le don de sperme est gratuit et ouvert à tous les hommes de 18 à 45 ans, mais les démarches nécessitent du temps. "Tout le monde n'a pas la patience nécessaire pour gravir toutes les étapes", reconnaît-elle. Le potentiel candidat doit passer plusieurs entretiens avec des psychologues et des biologistes, ainsi qu'une série d'examens visant à écarter les donneurs porteurs d'une maladie génétique ou d'une MST. Une fois tous ces tests réussis, l'homme peut donner son sperme. Selon les Cecos, seuls la moitié des candidats arrivent au bout du protocole, et chaque donneur est limité à dix enfants.

"Dans un premier temps, nous allons devoir faire face à une pénurie", assure la Dr Céline Chalas.

"Cette liste d'attente va effectivement être un problème, affirme Nicolas Faget, qui propose de recruter davantage de donneurs. Il faut que cette loi s'accompagne de moyens et c'est à l'État de le faire".

Pour l'heure, le projet de loi de bioéthique ne prévoit aucune remise en question du principe de gratuité du don, cher aux professionnels de santé ainsi qu'aux politiques. En Espagne, le donneur peut être dédommagé jusqu'à 500 euros et au Danemark, le montant est estimé à 562 euros par mois.

Une autre solution consiste, selon l'APGL, à venir au Cecos accompagné de "son donneur". "On espère que ce sera une possibilité qui sera discutée avant le vote à l'Assemblée, notamment en cas de fortes pénuries, comme cela est prévu", précise Nicolas Faget. "Mais cela doit encore être discuté".

"Ceux qui préfèrent rester anonymes ne viendront plus"
Dr Céline Chalas

En outre, les médecins redoutent que la levée de l'anonymat des donneurs de sperme ne vienne aggraver cette pénurie. "Ceux qui préfèrent rester anonymes ne viendront plus ici", estime Céline Chalas, qui craint "une baisse du nombre de donneurs de l'ordre de 20 %."

À cela vient s'ajouter un autre aspect du projet de loi : la destruction des stocks de paillettes dans toutes les banques de sperme du pays, afin d'éviter que le sperme issu de dons anonymes ne soit pas en conformité avec la nouvelle législation sur la levée de l'anonymat. "S'ils sont détruits, nous allons nous retrouver dans une situation où nous n'aurons plus de donneurs actifs, tout en devant faire face à une demande deux à trois fois plus élevée. Cela va être compliqué pour nous", s'inquiète Céline Chalas. "Il faut agir maintenant pour que ce point soit réexaminé".

Si les stocks de paillettes sont détruits, "cela va être très compliqué pour nous", s'inquiète la Dr Céline Chalas.

Pour répondre à la demande grandissante de sperme, les professionnels de santé et les associations appellent les autorités à mettre en place des campagnes de sensibilisation pour mobiliser la population sur l'importance du don. Cette action reste aujourd'hui menée exclusivement par l'Agence de la biomédecine.

"La dernière campagne a eu lieu à la fin de l'année dernière, mais personne ne s'en souvient", ironise René Frydman, dépité de ne pas pouvoir se rendre dans les universités pour parler du don de sperme ou d'ovocytes.

"Ce que moi je voudrais, note le professeur émérite, c'est qu'il y ait une infirmière formée, une sage-femme formée, ou encore un médecin formé pour faire des permanences dans les différents centres hospitaliers pour sensibiliser les gens". Sinon, avec la pénurie de sperme prévue et sans campagne de recrutement de donneurs, l'Association des parents et futurs parents gays et lesbiens (APGL) est sûre d'une chose : "Les couples de femmes et les femmes seules vont continuer d'aller à l'étranger pour celles qui en ont les moyens, ou d'avoir recours au marché clandestin".