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Ce qui frappe quand on arrive à Rio, c’est la géographie tourmentée, les collines appelées « morro » qui surplombent les immeubles du centre et les plages dans une proximité palpable.

Daisy on the Ohoopee



Sur les hauteurs, se trouvent les bidonvilles où s’entassent des familles originaires du Nordeste et de l’intérieur des terres et les descendants des anciens esclaves affranchis. Sur les avenues rebaptisées « asphalte » et le long des plages, s’est établie la classe moyenne brésilienne principalement blanche, descendant des colons portugais et de l’immigration européenne. Dans les quartiers résidentiels de Copacabana, d’Ipanema et de Leblon, protégée derrière des grilles gardées nuit et jour par des « porteiros », cette classe moyenne aisée perpétue le style de vie carioca…

Le groupe Ordinarius est originaire de « l’asphalte ». Leurs chansons cultivent la nostalgie des années 50-60, celle de la bossa nova, du chorinho et de la douceur de vivre si chère à Rio. Un art du vivre ensemble, loin des slogans politiques et des mouvements sociaux.

Un art du compromis et de la joie de vivre que l'on cultive à la nuit tombée dans les bars de la zona Sul, rendez-vous des aficionados de samba, de bossa et de football.







Contrepoint musical, le passinho est issu de la culture funk carioca, les danseurs sont de véritables idoles dans les favelas. Cette danse mélange des pas de danse du samba, du frevo, du break et du funk. Cette mode gagne aujourd’hui l’asphalte.



Nego, l’un des jeunes danseurs prometteurs du morro, s’est produit avec sa troupe « Na Batalha » sur la scène du Théâtre municipal de Rio, prestigieuse institution culturelle carioca.

Nous l’avons rencontré au cours d’une séance d'entraînement dans le quartier de Glória, à deux pas de Lapa, un quartier où, la nuit, se croisent artistes bohèmes, travestis, étudiants en goguette et jeunes de la périphérie de Rio… Lui et ses amis, Gabriel et Wallace, nous expliquent leur passion pour cette danse de la rue qui donne lieu à des batailles de passinho, concours où se défient les danseurs les plus talentueux.





à
la pointe
d'arpoador

Point de ralliement de la bohème carioca, ancien quartier général de la contre-culture sous la dictature (1964-1985), les gens de l’asphalte comme du morro viennent assister aux spectacles des derniers rayons du soleil disparaissant à l’horizon.





Ronald Duarte, artiste performeur brésilien, a symboliquement répandu de la poudre rouge dans la mer à la pointe d’Arpoador, une performance baptisée « Love sea », en signe de protestation contre la violence qui gangrène le quotidien des cariocas. Elle commémore la mort en 2013 d’Amarildo, un maçon de la favela de Rocinha torturé par la police militaire.

Le système crée une frontière et a toujours fait une différence, mais depuis la fin de l’esclavage, le peuple a toujours été très mélangé… Je pense que tout le monde devrait se rappeler ce droit universel d’aller et venir, ce droit de circuler, de déambuler, qui nous appartient à tous. Le fait d’être né dans la Baixada Fluminense, un endroit de misère, m’a en quelque sorte, offert cette liberté… Je suis pour la liberté, la liberté pour tous, peu importe les différences, je n’aime pas les paradigmes, les modèles à suivre.





la plage urbaine

est un des rares endroits où se mélangent les gens de l’asphalte et ceux venus des morros et de la périphérie.

Le week-end, des familles et des jeunes de la Zona Norte (zone nord de Rio, très populaire) débarquent en métro aux stations qui desservent les plages.


Un art de vivre dans lequel se retrouvent les cariocas, au-delà des frontières sociales et invisibles, frontières de sable, qui divisent les plages de Copacabana, d’Ipanema et Leblon.




Célèbre graffeur, Marcelo Ment évoque ces frontières mouvantes qu’il connaît bien : originaire de la banlieue, il habite aujourd’hui le quartier aisé du Jardim Botânico. C’est dans ce quartier que sont apparus les premiers graffitis de Rio, investissant les murs du célèbre Jockey club, hippodrome situé près du Jardin botanique. Depuis une loi de 2013 les considérant comme une discipline artistique, ceux-ci fleurissent partout en ville.


Je pense que Rio de Janeiro est une des rares villes où un tel mélange existe. Les personnes se rencontrent, une personne en costard, une autre nu-pieds et une troisième en tenue de plage. C’est ce que l’on voit dans les restaurants, à la plage. Mais c’est une ville où des barrières et des divisions existent encore et toujours : elles se créent à partir de préjugés ethniques et de classes sociales.









Né dans la favela de Mangueirinha, Jailson da Silva est sociologue de la périphérie. Il revient sur les enjeux de ces frontières sociales, les limites de la pacification et les perspectives de paix liées à la culture.





Par tradition, les forces dominantes de la ville pensent la favela comme une « non-ville », un non-lieu, un espace de l’autre, l’espace de l’exclusion… Ici, à cause de la guerre contre le trafic de drogue, l’État agit comme si c’était un champ de bataille et comme si les habitants de la favela n’étaient pas des citoyens de la ville mais la population civile de l’armée ennemie.




Sur la route
de la zone nord

Nous partons à la rencontre de la célèbre formation de percussions de l'ONG Afro Reggae, installée dans la favela de Vigário Geral. Cette favela a été le théâtre d’événements dramatiques durant l'été 1993. Une fusillade a éclaté entre la police militaire et des trafiquants tuant 21 jeunes de la communauté, non impliqués dans le trafic.




José Junior, producteur de fêtes funk, apprend que la plupart de ses amis de Ramos (quartier populaire de la zone nord) sont morts. Bouleversé, il décide alors d'agir pour rompre le cycle de la violence dans cette communauté. Avec Anderson Sá, ils fondent l'ONG Afro Reggae. Très vite, celle-ci se développe dans d'autres favelas. Dans un milieu où l'espérance de vie d'un jeune lié aux gangs de la drogue ne dépasse pas 25 ans, l'organisation estime qu'elle contribue à en sauver un sur cinq de cet engrenage violent. Aujourd'hui, le son des tambours d’Afro Reggae s'exportent vers l'asphalte et même vers les scènes internationales.





Fabio, Angelo et Clovis sont les vétérans de la formation musicale baptisée Afro Lata. Cette batucada utilise des bidons de plastique recyclés comme seuls instruments de percussions. Nous voici au cœur des rythmes du morro.











À l’opposé de la Zona Norte, les favelas de la zona sul, situées près des plages ont été, pour la plupart, pacifiées. Il s'agit à la fois de garantir la sécurité durant les grands évènements et au quotidien, celle des classes aisées qui vivent à proximité. Elles attirent de plus en plus de jeunes étrangers et d'artistes. Malgré des opération de pacification, à Cantagalo et Rocinha, les trafics n'ont pas encore été éradiqués et la population se retrouve prise entre deux feux.









Vidigal, une favela située au dessus du quartier chic de Leblon, est devenue à la mode depuis quelques années. Pousadas (hôtels, ndlr) chics avec vue sur la mer et artistes s'y installent dans une ambiance colorée. La boboïsation du morro est en marche.






C'est une école de mode située dans une favela à la mode ! Elle est ouverte à tout le monde mais gratuite pour les jeunes des communautés… L'année dernière, nous avons reçu 400 demandes, et sur ces 400 demandes, nous en avons choisi vingt. Tous les candidats retenus étaient issus de la favela. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient les plus créatifs. Ce sont des jeunes qui doivent survivre au jour le jour et qui sont donc obligés de trouver des solutions…





James, l'un des stylistes enseignant à Casa Geração, constate lui aussi la formidable énergie créative de ces jeunes issus du morro.

Ce que Vidigal a de plus précieux, ce sont ces jeunes esprits créatifs qui ne subissent aucune influence du monde extérieur, sans ce parfum du monde de la mode.




...En permettant à des jeunes femmes de couleurs de défiler, bien différentes de l'image du mannequin blanc aux cheveux raides que l'on voit partout, les femmes de la communauté se sentent valorisées pour ce qu'elles sont. C'est très important de se sentir représenté...








Madureira

Autre lieu étonnant à Rio, le viaduc de Madureira. Sous le pont autoroutier, tous les samedis soir, se tient le « Baile Charme » où se retrouvent les aficionados de culture black venus danser au son du funk, du hip-hop et du R&B.





Ce bal est l'héritier des bals "black" des années 80, où l'on passait des musiques noires américaines. C'était avant la radicalisation du "Funk Proibidão" vantant les exploits des gangs, des armes et de la drogue. Il y a encore quelques années, le « baile charme » était fréquenté à 90% par des jeunes de la périphérie nord mais depuis qu'il a été popularisé par une célèbre télénovela (feuilletons télévisés à l'eau de rose, ndlr) en 2012, on compte de plus en plus de visiteurs venus de l'asphalte.