Quand un prince saoudien s'offre un club de foot français



Bienvenue en Berry saoudite. Le 9 mars 2021, le club de football de la Berrichonne de Châteauroux est officiellement racheté par le prince saoudien Abdallah ben Moussaed et son groupe United World. Un événement pour cette ville du centre de la France dont l’équipe de foot, détentrice du record de nombre de matches disputés en Ligue 2, fait la fierté de la population locale.

Le club devient donc ainsi la cinquième formation à rejoindre le giron princier – le groupe détient déjà Sheffield United en Premier League (en Angleterre), Beerschot (en Belgique), Kerala United (D2 indienne) et Al-Hilal United (D2 émiratie). Avec ce nouvel achat, United World ambitionne de s’implanter sur le marché français tout en valorisant le centre de formation qui fait la fierté de la cité castelroussine. On promet des lendemains qui chantent avec, à terme, une montée dans l’élite française : la Ligue 1.

Les miracles ne sont, cependant, pas instantanés. Trois mois après le rachat, alors que la saison de Ligue 2 se termine, la Berrichonne finit à la dernière place du classement et va donc évoluer en National la saison prochaine. Pourtant, nouvelle direction, supporters, abonnés, Castelroussins restent optimistes et font confiance au projet sans craindre pour l’identité du club.





“La Berrichonne, c’est tout simplement une institution.” Dans les rues de Châteauroux, les habitants sont unanimes : qu’on soit footeux ou pas, il est impossible de dissocier l’équipe de football locale de la petite ville de 44 000 habitants.

“C’est simple, quand je pars en vacances à Marseille, les gens qui voient ma plaque d’immatriculation avec le département 36 l'associent immédiatement à Châteauroux et me parlent inévitablement de la Berrichonne”, sourit Pierre Gaudebert, président des socios – les abonnés du club – depuis de nombreuses années. “Dans la région, au niveau sportif, il y la Berrichonne de Châteauroux et les Tango de Bourges pour le basket.”

Dans le centre-ville, la grisaille et les mesures de confinement ont beau avoir vidé les rues, les boutiques arborent tout de même le discret blason du club de football pour clamer leur "[fierté] d'être partenaire".

Une fierté. Comme nombre de villes moyennes françaises, Châteauroux s'enorgueillit de son équipe évoluant à un niveau professionnel et dont les résultats et évolutions rythment les conversations. Avec un brin de chauvinisme, on se félicite d’être le troisième plus vieux club de France, derrière Le Havre et Bordeaux. On omet ainsi de rappeler que si la Berrichonne a bien été créée en 1886, il s’agissait alors d’un club omnisports. La section football est, elle, apparue en 1916, faisant malgré tout du joyau castelroussin un énergique centenaire.

Le tour d'honneur de Chavondrier, Debrosse, Coly, Clément et Guegen (de gauche à droite) après une victoire 4 à 0 à domicile face à Lorient le 17 mai 1997 qui assure à la Berrichonne de monter en Division 1 pour la première fois de son histoire.


La Berrichonne n’a évidemment pas le palmarès d’un Paris Saint-Germain ou d’un Olympique de Marseille. Les fiertés sont plus spécifiques. On se rappelle avec émotion l’année passée en Ligue 1 ou l’unique finale de Coupe de France disputée. On se félicite surtout d’être le doyen de la Ligue 2 : au total, les Castelroussins ont passé 41 saisons dans l’antichambre de l’élite du football français, pour 1 482 matches disputés. Un record obtenu et célébré en février 2020, juste avant la pandémie.

À l’instar de nombreux clubs de football, le nom de celui de Châteauroux a été puisé dans le patrimoine local. Ici, on est “fiers d’être Berrichons”, comme l’affirme une banderole déployée au stade Gaston-Petit, l’antre du club. Comprendre, un habitant du Berry, province de l’Ancien Régime regroupant les actuels départements de l’Indre et du Cher. Plus de 200 ans après le démantèlement de la province, son identité subsiste.

Le stade Gaston-Petit est l'antre de la Berrichonne depuis 1964.

“La Berrichonne, c'est le club emblématique de la région. On a beau dire mais Châteauroux, c’est la ville de foot du Berry”, explique Patrick Augay, supporter de longue date – en témoigne son pull, arborant l’ancien logo, période 2005-2017.

Ce restaurateur gère un food truck, le “Cuistotruck”. Il est surtout un inconditionnel de la “Berri”, club dans lequel il avait pris sa licence en poussin. Il a ainsi cofondé l’ancien groupe de supporters, l’Armada, qu’il continue à suivre aujourd’hui, à 54 ans. Il y traîne son fils de 16 ans, Aaron, lui aussi passionné d’un club qui “respire le football”.

Les exemples comme Patrick Augey ne manquent pas. Jean Huguet, 70 ans, est bénévole au sein du club. Toute sa vie y est liée : dans sa jeunesse, il a évolué dans les catégories cadets et juniors de son équipe de cœur, qu’il décrit “rouge et bleue”.





“Avant le Covid-19, je n’ai quasiment pas raté un match à domicile de ma vie”, affirme Jean Huguet.

L’ancien banquier est aussi un passionné de lettres, qu’il s’agisse de théâtre ou d’écriture. Un amour qu’il a mis au service de son club dans "Prolongations", le magazine de la Berrichonne qui était distribué les soirs de match au stade Gaston-Petit. Pandémie oblige, celui-ci est désormais disponible en ligne.

“Malgré ce changement, aucun des partenaires du magazine ne s’est retiré. Cela montre bien le lien qui peut exister entre la Berrichonne et la région”, se félicite ce très actif retraité.

En 2004, pour célébrer la finale de Coupe de France, une cuvée ""Finale de la Coupe de France", produite à partir des vignes du président du club Michel Denisot, avait été créé.

Il est également la “mémoire du club” : il a signé un livre, “La Berri, le grand quiz !”, racontant l’histoire du club sous forme de questions. S’entretenir avec le pétillant ancien, c’est dérouler l’historique de la Berrichonne, au gré de ses souvenirs.

Il raconte la fierté de la saison en Ligue 1 – alors Division 1 – en 1997/1998. Il se souvient également de la finale de la Coupe de France face au PSG, en 2004, “perdue 1 à 0 sur un but de Pauleta” et des 20 000 Berrichons montés à la capitale pour encourager leurs joueurs.

“Malgré la défaite, on a joué la Coupe d’Europe contre Bruges. Je préfère taire les scores mais on a eu la joie de connaître ce niveau-là”, sourit malicieusement le grand passionné de la Berrichonne.

L'apprentissage de la Coupe d'Europe avait été difficile pour la Berrichonne, défaite 4-0 à Bruges et 1-2 à domicile.

“La ‘Berri’ représente énormément pour la région. Les pouvoirs publics ne s’y trompent pas. Ils savent que c’est un vecteur pour faire connaître Châteauroux”, affirme Jean Huguet.

À l’Hôtel de Ville, Gil Avérous ne dit pas autre chose. Dans son bureau, le maire (LR) a beau arborer un cale-papier en forme de ballon de rugby et une photo de l’équipe d’ovalie locale, il suit de près tout ce qui concerne la Berrichonne :





“Il n’y aurait pas la Berrichonne Football sans Châteauroux et Châteauroux ne serait pas la même sans la Berrichonne. Elle participe pleinement à l’histoire de la ville. Tout le monde s’associe au club, a suivi depuis sa petite enfance les évolutions, les résultats…”, explique le maire, dont la ville possède le stade et le centre de formation du club. “Entre la mairie et le club, ce sont des liens affectifs. Au même titre que ses habitants, la mairie a toujours suivi avec attention l’évolution du club, en l’accompagnant notamment pour ses besoins en équipements."

“On a tout le potentiel maintenant, ‘il n’y a plus qu’à’, comme on dit. On a envie de revivre ces moments-là. On a envie de revivre la gloire des années 1990 et 2000”, dit Yuksel Belik, un Castelroussin de 50 ans, qui se rappelle avec émotion avoir vu la finale de Coupe de France sur un écran géant installé pour l’évènement sur la place de la République, en centre-ville.

La fête sur la place de la République de Châteauroux lors de la retransmission de la finale de la Coupe de France en 2004.

“La Berrichonne veut finir en beauté”, titre, ce matin-là, l’affichette de la Nouvelle République, le quotidien local. À quelques heures du coup d’envoi du dernier match de la saison, on rêve d’un frisson pour oublier une saison compliquée.

Le 15 mai 2021, l’heure n’est pas à la fête pour la Berrichonne de Châteauroux. L’équipe du Berry s’apprête à disputer le dernier match de sa saison, à domicile, face à l’AC Ajaccio. Mais le match est vidé de tout enjeu : la "Berri’" sait déjà, depuis près d’un mois, qu’elle sera reléguée en National, antichambre du monde professionnel en France, pour la saison prochaine.

Un coup dur pour ce club doyen de Ligue 2. Pourtant, les supporters n’ont pas abandonné le navire. À l’appel du principal groupe de supporters, les Red Blue Angels, et de plusieurs influenceurs qui suivent l’actualité du club, une quarantaine de personnes se masse aux alentours du stade Gaston-Petit, bravant l’interdiction de se rassembler liée à la pandémie de Covid-19. Dans une ambiance bon enfant, tous arborent une écharpe, un maillot, un pull aux couleurs de leur équipe fétiche. Là où d’autres clubs auraient pu céder à la colère d’une saison catastrophe, ils préfèrent venir montrer aux joueurs et au staff qu’ils seront là, quoi qu’il arrive, l’année suivante.





"Les Berrichons ne sont pas des gens exubérants et ne manifestent pas de façon spectaculaire", sourit, derrière son masque aux couleurs de la Berrichonne, Michel Denisot, président du club, qui salue cette démonstration d’affection.





Le président Michel Denisot


Que ce soit le chauffeur de la navette, la directrice marketing ou le directeur général, tout le monde est salué amicalement et salue en retour. Les supporters entonnent même un chant à la demande du journaliste de France Bleu Berry venu lui aussi raconter cette mobilisation. Privilège des petites villes où tout le monde se connaît et où les liens entre supporters et dirigeants sont profonds, voire personnels. À l’image de Dominique Cotillon, supportrice du club pour qui Patrick Trotignon, le directeur général, est "un ami" :





"Je mentirais si je disais que je suis une amoureuse du football de longue date. C’est mon époux qui m’a fait connaître ce milieu. Je vais régulièrement aux matches à domicile et je fais quelques déplacements quand c’est possible", explique celle qui a été pendant 20 ans la médecin du centre de formation de la Berrichonne. "J’aime beaucoup voir mes jeunes joueurs, mes ‘petits’, comme je les appelle. Ça, c’est une fierté. Il y a Romain Grange, Julien Cordonnier…"

Rue du Stade, on s’échange des plaisanteries tout en se refaisant le film d’une saison durant laquelle rien n’a fonctionné. La Berrichonne a connu trois entraîneurs successifs. Le premier, Nicolas Usaï, a été licencié en décembre, tout comme son staff. Les Rouges et Bleus sont alors 18es, avec seulement trois victoires. Ses successeurs, Benoît Cauet, inexpérimenté à ce niveau professionnel, et Marco Simone, ne font pas mieux – même si le jeu est devenu plus agréable à regarder, selon les supporters. La Berrichonne termine lanterne rouge.

Avant le dernier match de la saison, les supporters se sont rassemblés pour saluer les joueurs et le staff du club dans une ambiance bon enfant.

"Malgré la saison difficile, on a pu mobiliser une quarantaine de personnes pour saluer les joueurs", se félicite Thomas Le Gargam, 35 ans, président depuis janvier 2020 des Red Blue Angels. "On est là, on reste là et on sera là."

Son mandat à la tête du groupe des supporters s’est ouvert de la pire des façons. Moins d’un mois et demi après sa prise de fonction, la France entrait en confinement. Les championnats professionnels étaient arrêtés et les classements figés. Une situation difficile à vivre pour les supporters qui ont eu, depuis, seulement quatre matches au stade à se mettre sous la dent. Le public berrichon n’a donc pas pu jouer pleinement son rôle de douzième homme pour aider ses joueurs à éviter la relégation. Les socios du club sont tombés à 500, contre 1 500 abonnés habituellement, une situation ayant une incidence directe sur les finances du club. Pour le groupe de supporters, les temps sont aussi durs :

"Cette année, on n’était plus que 28 membres. Les gens étaient plus réticents à nous rejoindre avec la pandémie et l’incertitude concernant les matches. Mais on reste 28 mordus", dit Thomas le Gargam, qui préférerait revenir aux années fastes, quand plus de 50 passionnés composaient le groupe et animaient les tribunes. "En tant que supporter, mon meilleur reste le déplacement à Lyon-la-Duchère il y a quatre ans."





Alors descendue en National, la Berrichonne y avait acquis sa remontée en Ligue 2 et son retour parmi les professionnels :

"On valide la remontée en Ligue 2 après deux ans de purgatoire en National. C’était un moment de communion entre les supporters, les dirigeants, le staff qui avaient fait le déplacement et les joueurs. On n’attend que ça, de retourner au stade pour vivre ce genre de moment", soupire le président des Red Blue Angels.

Alors, ce 15 mai, pour ne pas laisser seuls leurs joueurs, les supporters ont déployé des banderoles à la place qui leur est normalement dévolue dans le stade : "Fiers d’être Berrichon", "Socios Unis pour la Berri". Point de messages de colère. Et pour cause : depuis mars dernier, les supporters ont foi en leur nouveau propriétaire.



La relégation de 2021 vient achever la lente descente aux enfers de la Berrichonne. Depuis la fin des années 2010, le club végète dans la seconde partie du tableau de Ligue 2, à l’exception d’une modeste neuvième place en 2018. Il a également fait un aller-retour en National entre 2015 et 2017.

Au niveau financier, ce n’est pas mieux. La Berrichonne de Châteauroux accuse chaque année un déficit chronique oscillant entre 1,5 et 2 millions d’euros pour un budget global de 8 millions. À chaque fin de saison, le déficit est compensé par la vente de talents du centre de formation – une manière d’éviter les foudres de la Direction nationale du contrôle de gestion (DNCG), la commission de contrôle chargée de surveiller les comptes des clubs de football professionnels en France. Au cours d’une assemblée générale fin 2019, le président Thierry Schoen finit par annoncer l’ouverture prochaine du club à des capitaux extérieurs :

"Le club appartenait à 25 actionnaires dont je faisais partie. On fonctionnait de façon très archaïque, à la fois amateure et sérieuse. Mais ce n’est plus adapté au football d’aujourd’hui", explique Michel Denisot, qui avait été mandaté pour trouver un repreneur.





"Sa gestion 'en bon père de famille' a fait que la Berrichonne a sans doute pu traverser le siècle sans problème, mais elle a aujourd’hui besoin d’investissements plus importants. Le club a tout de suite informé la ville de sa volonté d’ouvrir son capital et de trouver un investisseur important", explique le maire, Gil Avérous, qui a suivi le dossier, sans être partie prenante dans les choix du club.

Les dirigeants castelroussins reçoivent plusieurs offres. L’une provient de Ravy Truchot, PDG de Blackdivine et propriétaire du FC Miami City, du Thonon Évian Grand Genève FC et de la PSG Academy de Miami ; l’autre d’Anton Zingarevitch, ancien propriétaire de Reading. Cependant, les deux profils ne cochent pas toutes les cases. Puis arrive le prince Abdallah ben Moussaed et le United World Group, basé à Genève.

"Les discussions ont été longues, il y a eu une première offre, puis une deuxième, puis enfin le rachat", raconte Michel Denisot. "Leur offre correspondait bien à ce qu’on fait. C’est un groupe qui ne fait que ça, qui a déjà quatre clubs. Ils reprennent des clubs qui sont en deuxième ou troisième division et les hissent vers le haut", loue-t-il.

Si le montant déboursé reste secret, il serait supérieur à 2,8 millions d’euros. Le United World Group justifie un investissement "logique". La France "est aujourd'hui l'une des cinq meilleures ligues mondiales, qui attire des centaines de millions de spectateurs à travers le monde", écrit le groupe dans son communiqué, saluant la "valeur historique" de la Berrichonne. "Plus important encore, la France a façonné sa réputation comme étant l'une des plus grandes, sinon la plus grande 'fabrique de talents de football' dans le monde entier", poursuit United World.

"Lorsque nous achetons un club, nous avons plusieurs objectifs : élever le niveau du club, les installations et le niveau de l'équipe. Le plus important est de le faire dans la durée", explique alors dans la presse l’ambitieux prince Abdallah ben Moussaed.

Le prince Abdullah ben Moussaed





Le nouveau propriétaire de la Berrichonne est l’un des petits-fils d’Abdelaziz al-Saoud, le fondateur de l’Arabie saoudite. Bien que de rang princier, il ne tient pas sa fortune de la famille royale saoudienne : il est d’abord connu pour s’être enrichi dans les années 1990 grâce à son entreprise de papier.

Selon plusieurs médias, sa fortune personnelle est estimée à 200 millions d’euros. Après avoir occupé, de 2014 à 2017, un poste au sein du gouvernement saoudien (protection de la jeunesse), il s’est lancé depuis quelques années dans l’acquisition de clubs sportifs via sa société United World.

Grand amateur de sports américains, il aurait rêvé de racheter la franchise de football américain des 49ers de San Francisco. Il s’est finalement tourné vers le football "classique". Il se présente comme un fan de Michel Platini et de l’équipe de France des années 1980.

S’il a promis de venir au stade Gaston-Petit dès que la situation sanitaire le permettrait, le prince saoudien n’a jamais mis les pieds à Châteauroux. Le rachat a été entièrement négocié par Abdullah Alghamdi, bras droit du prince et PDG du United World Group, qui a convaincu tous les interlocuteurs. Le changement d’ère à la Berrichonne s’accompagne de l’arrivée de plusieurs Saoudiens au conseil d’administration : Reem bint Abdullah, la fille du prince, ainsi qu’Abdullah Alghamdi et Yusuf Giansiracusa. Afin de montrer patte blanche et faciliter son implantation locale, le nouveau propriétaire place le journaliste et animateur Michel Denisot à la présidence et Patrick Trotignon comme directeur général – le retour du duo qui a fait la gloire du club dans les années 1990 et 2000.

"Durant la discussion avec United World, ils m’ont demandé de reprendre la présidence (il l’a déjà occupée entre 1989 et 1991, puis de 2002 à 2008, NDLR). Je l’ai fait avec plaisir car tout ce qui est bon pour le club, je tente de le faire du mieux que je peux", raconte Michel Denisot, en bon natif de Buzançais, à quelques kilomètres de Châteauroux, et véritable amoureux de la région. "Mais à mon âge, je ne suis pas l’avenir du club, il y aura des jeunes qui prendront le relais plus tard. Même si je suis très content d’être là et de construire quelque chose de différent et solide."





"Il y a l’idée de racheter un club à moindre coût et ensuite de faire fructifier cet achat via la vente de joueurs. Les clubs de Ligue 2 sont moins chers que ceux de Ligue 1 mais ils ont tout de même de bonnes structures et des excellents centres de formation. Ils sont généralement en bonne santé financière puisqu’en France, la DNCG contrôle les finances des clubs", décrypte Kévin Veyssière, spécialiste de la géopolitique du football et animateur du compte Twitter FC Geopolitics. "Le club a été racheté pour quelques millions d’euros. Il ne peut que prendre de la valeur en s’intégrant dans le réseau de clubs du groupe. On fait circuler les joueurs pour les valoriser."





"United fonctionne comme un groupe. C’est très organisé et structuré avec pourtant une autonomie", complète Michel Denisot. "Les informations remontent au groupe dans tous les domaines : financier, marketing, communication et sportif. Le suivi est quasi quotidien. Il y a un directeur technique pour l’ensemble du groupe, qui gère les 150 joueurs du groupe. Il peut y avoir des mouvements entre les différentes équipes : un joueur peut aller de Châteauroux à Sheffield et inversement."

Le groupe United World copie une stratégie de multinationale du football dont le City Football Group, propriétaire de Manchester City et de neuf autres clubs dans le monde (dont Troyes en Ligue 2), est l'exemple le plus marquant. L'idée est de créer des synergies entre les différents clubs possédés, que ce soit dans le domaine marketing, la recherche de sponsors ou encore la formation. Les équipes les moins prestigieuses peuvent être utilisées comme pépinières pour le développement des joueurs qui passent entre les différentes équipes dans une logique de valorisation. On comprend mieux pourquoi Châteauroux, formateur d’Emmanuel Imorou, Flavien Tait, Yoane Wissa, Romain Grange et surtout Florent Malouda, représente à ce titre un actif utile au groupe basé à Genève.

Les autres clubs du United Group


Al-Hilal United
(Émirats arabes unis)

Interrogé en février 2020 après le rachat du club de Dubaï – évoluant en seconde division émiratie –, le prince a expliqué sa volonté d’expansion : "Notre groupe a l’ambition d’augmenter son périmètre à six ou sept clubs à travers le monde."


Sheffield United
(Angleterre)

Le club anglais, racheté en 2013, a grimpé les échelons de la troisième division à la Premier League. Il sera néanmoins relégué à l’issue de la saison 2020/2021.


K. Beerschot VA
(Belgique)

Depuis le rachat en 2017, le club basé à Anvers a rejoint la Jupiler Pro League, alors que l’équipe évoluait jusqu’ici à l'échelon inférieur.


Kerala United
(Inde)

Le United World Group achète en novembre 2020 le Calicut Quartz FC et le renomme Kerala United. Il ambitionne d’en faire "une des équipes dominantes du football indien".

Du côté de la mairie, Gil Avérous salue un projet sportif "sérieux et solide, avec un vrai désir de valoriser le centre de formation".

Pourtant, le profil du repreneur fait grincer l’opposition : "Nous souhaitons, comme les supporters, sa survie et son développement. Mais faut-il opérer les évolutions nécessaires à n’importe quel prix ? Il ne s’agit pas de n’importe quel investisseur : un prince saoudien", note le collectif Châteauroux Demain, première force d’opposition au conseil municipal, qui regrette que l’actionnariat populaire, à l’instar de ce qui a été mis en place chez le voisin de Tours, n’ait pas été envisagé. "L’Arabie Saoudite n’est pas un modèle en termes de démocratie. Il ne s’agit nullement de l’homme Abdullah ben Moussaed en tant que tel, mais de ce qu’il représente."

Le collectif demande notamment que le club soit désormais traité comme "une entreprise comme une autre" et aimerait que les 281 105 euros versés par la mairie pour l’année 2021 soient utilisés en toute transparence.

"Actuellement, l’Arabie saoudite véhicule pas mal de fantasmes. Le prince Mohamed ben Salmane veut moderniser l’image du pays et investit massivement dans le sport, via le Dakar, des courses cyclistes. Désormais, il tente d’acquérir un club de football. Il a un fonds souverain à sa disposition avec des moyens bien plus conséquents", explique Kévin Veyssière. "Dans le cas de Châteauroux, il s’agit de l’initiative d’un investisseur privé qui veut construire son réseau de clubs. Les sommes mises en jeu sont moindres et on n’est pas dans une visée géopolitique."

Non loin de l’avenue de la Châtre – les Champs-Élysées de l’Indre au dire des habitants – où déboulera le 1er juillet prochain la 6e étape du Tour de France, une immense grue orange surplombe le stade Gaston-Petit. Elle s’affaire à construire un bâtiment de 2 270 m² qui, lors de son inauguration prévue fin 2021, accueillera le centre de formation et d'hébergement de la Berrichonne, ainsi que son nouveau siège social.

L'avenue de la Châtre, les Champs-Élysées berrichons, se prépare pour le Tour de France.

"Avec cette emplacement avenue de la Châtre, ceux qui traversent la ville auront une vision plus réaliste du club et de son centre de formation", vante Gil Avérous, maire de la ville. "L’avantage, c’est de concentrer sur un même site autour du stade Gaston-Petit des équipements permettant d’être le plus performant possible, sans perte de temps de transferts par rapport à l’ancien site", situé à 20 minutes au sud de Châteauroux.

"Ce centre de formation est financé par le club mais la mairie a mis à disposition le terrain d'implantation. On a garanti l’opération pour être certain de pouvoir récupérer la propriété du bâtiment. On ne veut pas de transferts à une société privée des installations publiques", défend l’édile.

Le nouveau centre de formation doit être inauguré fin 2021.

Car ce nouveau centre de formation cristallise un autre point de désaccord avec son opposition, qui estime que l’Hôtel de Ville investit excessivement dans des installations qui ne seront à disposition que des équipes du club et non de l’ensemble des Castelroussins.

"La ville subventionne les clubs qui promeuvent la pratique du football pour toutes et tous [...]. Or, certains enfants sont écartés très jeunes de l’association car ils ne répondent pas aux critères de sélection pour ensuite arriver à une pratique professionnelle", argumente Châteauroux Demain. "Nous pensons que ce club devrait s’ouvrir davantage et ne pas être uniquement dans une pratique élitiste."

Au lendemain du match contre Ajaccio, il y a de l’agitation aux abords de l’antre castelroussine. L’équipe dirigeante est probablement venue tirer le bilan de la saison noire qui se termine et d'ores et déjà préparer la saison en National. Beaucoup s'inquiéteraient que la descente en troisième division vienne remettre en cause l’investissement saoudien. Mais pas les Berrichons, et certainement pas Michel Denisot :

"Ce n’était évidemment pas le souhait de descendre mais ils n’ont pas acheté notre classement. Ils ont acheté le club tel qu’il est avec son potentiel : son histoire et le projet", explique la figure locale. "Ils viennent réussir ce qu’ils ont réussi en Belgique et en Angleterre : remonter en première division. Ils veulent qu’on remonte en Ligue 2, qu’on s’y stabilise et qu’on finisse par jouer la première moitié du tableau. Il y a une ambition raisonnable."

Une "ambition raisonnable", selon le président du club mais qui fait pourtant naître les rêves les plus fous chez les supporters.

"La volonté première est de remonter dès l’année prochaine dans le monde professionnel pour ensuite tenter d’accéder à l’élite. L’avenir nous dira ce qu’il en est : un rêve ? une réalité ? Nous, on espère que ce sera une réalité", affirme Thomas Le Gargam, le président des Red Blue Angels.





"On attend que le United Group tienne ses promesses", annonce Pierre Gaudebert, le président des socios. "Ils nous offrent une sécurité financière. C'est important. Avec le réseau du United Group, avec nos dirigeants et avec notre entraîneur qui a des idées et un vécu, il n’y aucun problème. Et s'il y en a, on sera prêt à les combattre."

Parmi les supporters, on s’échange les rumeurs les plus folles concernant les investissements que serait prêt à consentir le United World pour revenir immédiatement en Ligue 2. Et on croise les doigts pour un repêchage administratif si des clubs de Ligue 2 ne présentent pas les garanties financières suffisantes devant le gendarme financier.

Certains évoquent un budget de 12 millions d’euros pour le National, ce qui représenterait presque le quadruple de ses futurs concurrents. Un doux rêve que Patrick Trotignon a tempéré dans la presse locale, tout en affirmant qu’une quinzaine de recrues viendraient renforcer l’effectif pour tenter une remontée immédiate en Ligue 2.

Ce rachat a fait de la Berrichonne de Châteauroux le 10e club de Ligue 2 à passer sous pavillon étranger. Ses supporters rêvent d’un destin à la Troyes et à la Clermont, qui monteront tous deux en Ligue 1 la saison prochaine. Pourtant, l’histoire a prouvé que l’investisseur étranger n’était pas la panacée dans le football français, en sont témoins l’Américain Frank McCourt à l’OM ou King Street à Bordeaux. En Ligue 2, le Stade Malherbe Caen a bien failli connaître la désillusion de la descente en National moins d’un an après le rachat par le fond d’investissement américain Oaktree.

Sur l’exercice 2020/2021, dix clubs de Ligue 2 sous pavillon étranger

Le Havre (12e)L’Américain Vincent Volpe2015
Auxerre (6e)James Zhou, président du groupe chinois ORG Packaging2016
Clermont (2e)Le Suisse Ahmet Schaefer2019
Sochaux (7e)Le groupe Chinois Nenking2019
Caen (17e)Patrick Capton et le fonds américain Oaktree2020
Toulouse (3e)Gerry Cardinale et le fonds d'investissement RedBird Capital Partners2020
Troyes (1er)Le City Football Group appartenant au holding du nom de Abu Dhabi United Group2020
Paris FC (5e)20 % du capital appartient au royaume du Bahreïn à hauteur2020
Nancy (8e)Chien Lee, propriétaire du groupe sino-américain New Wity Capital2020
Châteauroux (20e)Le prince Abdullah bin Mosaad, propriétaire du United Group2021

Reste également la menace d’une perte d’identité du doyen de la Ligue 2, le United World Group ayant tendance à uniformiser le nom de ses clubs : Sheffield United, Kerala United, Al-Hilal United… et bientôt Châteauroux United ? Il s’agirait d’un sacrilège pour un club qui se veut avant tout ancré dans le Berry. Les Castelroussins repoussent cette idée :

"C’était l’une de nos craintes lors du rachat. On passe sous pavillon étranger mais est-ce qu’on va garder notre identité berrichonne ?", concède Thomas Le Gargam. Les arrivées de Michel Denisot et de Patrick Trotignon l’ont rassuré. "C’est le retour du duo gagnant des années 1990 et 2000. C’est exceptionnel et cela montre que le groupe United veut investir tout en respectant l’identité régionale du club."

"Je ne pense pas que la Berrichonne va perdre son identité car il y a des gens historiques qui sont revenus. Les supporters sont là depuis longtemps. Si ça dérive, il y aura des gens pour rectifier ça", veut croire Patrick Augay, en supporter de longue date.

"Si cette holding a été nommée ainsi, c’est parce que le premier club acheté fut Sheffield United", rappelle Kévin Veyssière. "Pour le moment, seul Berschoot (Belgique) y a échappé. Pour Châteauroux, ce sera en fonction des retours de l'écosystème français. S'il y a une levée de boucliers, ils n’iront pas sur ce terrain-là."

L’optimisme est de mise dans le Berry quant à l’avenir du club de football de Châteauroux aux mains du United World Group. Un avenir que ses supporters voient ponctué de remontées, en Ligue 2 puis en Ligue 1… voire de coupes et de trophées ainsi que de belles carrières pour les jeunes du centre de formation. "J’ai un âge où je ne suis pas sûr de voir tout ça", conclut Jean Huguet, mémoire des bleus et rouges, "mais je le souhaite".