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L'un a été forcé à l'exil à cause de ses chansons, l'autre a été arrêté à 14 ans par la Stasi, la police politique est-allemande, et le troisième a cofondé le seul théâtre libre d'Allemagne de l'Est, pour le plus grand déplaisir du régime de l'époque.

Stephan Krawczyk, Tim Eisenlohr et Günther Lindner représentent trois facettes de l'opposition aux autorités de la République démocratique d'Allemagne (RDA). Dans les années 1980, ils ont chacun, avec leurs moyens, contribué à fragiliser un régime qui donnait de plus en plus de signes de fatigue. Ils racontent à France 24 leur quotidien à la marge d'une société ultra-surveillée et leur nouvelle vie dans l'Allemagne réunifiée.

En RDA, le chanteur-compositeur Stephan Krawczyk avait une vie agréable. Il avait reçu la plus haute distinction musicale en 1981 et avait goûté aux privilèges réservés à une minorité. Mais trois ans plus tard, il commence à aborder des "thèmes tabous", comme l’impossibilité de voyager, ou l’absence de liberté de presse. Rapidement, le pouvoir lui ôte tous ses avantages et lui interdit d’exercer son métier.

"Avec le temps, je pensais qu’il devenait nécessaire de parler des choses qui ne tournaient pas rond, et plus j’évoquais ces sujets, plus j’étais convaincu que la situation en RDA allait de mal en pis", raconte Stephan Krawczyk. Et l’interdiction de chanter ne l’a pas arrêté. Il s’est produit là où on voulait bien de lui – des clubs, des églises, des écoles –, "ce qui était nouveau car jusqu’alors aucun artiste mis à l’index n’avait osé braver cet interdit", soutient-il.



Sa réputation lui permet d’attirer les foules partout où il monte sur scène et ses paroles sans concessions "ont fait que beaucoup de gens sont venus m’avouer que je disais tout haut ce qu’ils pensaient tout bas", raconte-t-il.

De star du régime, Stephan Krawczyk était devenu dissident star. Un phénomène inadmissible aux yeux des autorités qui auraient cherché à le tuer, lui et son épouse, la célèbre metteuse en scène et militante des droits civils, Freya Klier. "Un jour, alors qu’on roulait en voiture et que ma femme était au volant, elle a commencé à crier, à faire des gestes brusques et se cogner la tête contre la vitre de la portière. Si je n’avais pas réussi à redresser le volant, on aurait fini dans le décor. J’ai appris ensuite qu’il y avait du poison innervant dans la voiture", raconte le musicien.

En janvier 1988, la Stasi l’arrête en compagnie de sa femme et les enferme. Il doit alors choisir : l’exil ou 12 ans en prison. "Si la même peine n’avait pas pesé sur ma femme, j’aurais peut-être opté pour la prison car je ne voulais pas quitter l’Allemagne de l’Est. Notre volonté était de réformer le système de l’intérieur", raconte-t-il.

En arrivant à l’Ouest, c’est le choc pour Stephan Krawczyk. Il est accueilli en héros, fait la une du Spiegel et du New York Times. "J’ai fait salle comble lors de mes premiers concerts car les gens voulaient voir en vrai celui qui passait à la télévision, je suppose", s’amuse le musicien.

Mais il en a rapidement ras la guitare de ce "cirque médiatique". Il décide de profiter de cette nouvelle liberté "pour découvrir le monde, chanter au Canada et faire du voilier avec un bon ami car à 33 ans, je n’avais encore jamais vu la mer Méditerranée et l’océan Atlantique", raconte-t-il.

Sa découverte de l’Ouest n’a pas toujours été facile, et au détour d’une phrase, à 63 ans, il lui arrive de critiquer la "société de consommation" occidentale. Mais hors de question pour lui d’être mis dans le même sac que les nostalgiques de la RDA. "J’ai ressenti dans ma chair ce qu’était une dictature, et ceux qui disent aujourd’hui que c’était finalement un État de droit ont oublié la manière dont le régime piétinait l’âme de sa population."

Avec sa casquette de gavroche sur la tête, Tim Eisenlohr, 46 ans, a la gueule de l’éternel rebelle. Assis dans les anciens locaux de la Stasi, devenus archives de la police secrète est-allemande, il raconte comment il est devenu le plus jeune acteur de l’un des événements les plus marquants du crépuscule du régime communiste.

À 14 ans, le jeune Tim Eisenlohr avait déjà la critique de la RDA chevillée au corps, ce qui lui a valu une scolarité agitée. Au lieu de rejoindre l'organisation des jeunesses communistes comme ses camarades, il fréquente l'église évangélique qui, face à un régime qui méprise la religion, attire les citoyens en rupture avec le régime. C'est là qu'il apprend l'existence de l'"Umweltbibliothek" (Bibliothèque de l'environnement) dont il va devenir l'un des membres les plus jeunes et assidus.



Rattachée à l’église de Sion de Berlin, dans le quartier de Prenzlauer Berg, cette bibliothèque est alors le principal lieu de rencontre de l’opposition à Berlin-Est. "L’image est un peu tirée par les cheveux, mais c’était un peu le Wikipédia de l’époque car cette bibliothèque disposait de livres interdits – comme "L’Archipel du goulag" d’Alexandre Soljenitsyne – que des journalistes et diplomates étrangers faisaient entrer illégalement dans le pays", précise Tim Eisenlohr. Il y a aussi une galerie où des artistes censurés peuvent exposer et des journaux d’opposition y sont aussi imprimés.

Dans la nuit du 24 au 25 novembre 1987, la Stasi décide d’en finir avec l’Umweltbibliothek. Mais la descente dans les locaux est mal organisée, et les policiers ne trouvent pas ce qu’ils cherchent, notamment "Grenzfall", un journal interdit. Ils arrêtent malgré tout les personnes présentes et c’est ainsi que Tim Eisenlohr devient l’un des plus jeunes Est-Allemands faits prisonniers par la Stasi. Il ne restera que six heures dans les locaux de la Stasi, une expérience dont il ne garde pas un souvenir traumatisant. "Ils ont joué au gentil flic et méchant flic avec moi, ce qui ne m’a pas beaucoup impressionné", raconte-t-il.

Pour le régime, cette "razzia de l’Umweltbibliothek" est une catastrophe. "On était en pleine détente internationale, et tous les regards étaient braqués sur Berlin-Est. Les images ont fait le tour du monde, des manifestations de soutien ont été organisées et, pour nous, qui n’étions connus que dans les cercles de l’opposition, c’était un immense coup de pub. Surtout, c’était un signal fort pour les citoyens : la Stasi n’avait pas réussi à fermer un lieu de l’opposition alors qu’auparavant, elle aurait pu le faire sans problème", explique Tim Eisenlohr.

Il vit les dernières heures de la RDA auréolé de cette image de jeune résistant prêt à braver la Stasi. Après la chute du Mur, il s’occupe de chevaux pendant près de 10 ans sur une île du nord de l’Allemagne. Mais en 2015, la crise des réfugiés réveille l’activiste qui sommeillait en lui. Il cofonde alors l’ONG Resco International qui vient en aide aux migrants cherchant à rejoindre l’Europe et se rend plusieurs fois sur l’île de Lesbos pour constater l’ampleur de la crise. Le voilà repris par le virus du militantisme.

Aujourd’hui, c’est un café du très branché quartier de Prenzlauer Berg. Mais avant la chute du Mur se dressait là le seul théâtre libre de la RDA : le Zinnober Theater. Il a été cofondé par Günther Lindner, un marionnettiste qui ne voulait pas que le régime tire, seul, les ficelles de la culture.

"En RDA, les théâtres étaient dirigés par les autorités. Mais ce que nous voulions, c’était monter nos propres créations, réinterpréter les mythes et légendes à l’aune de notre propre vécu en Allemagne de l’Est", explique l’artiste, aujourd’hui âgé de 71 ans. Le théâtre Zinnober voit ainsi le jour en 1980 en dehors de tout cadre légal.



"Le problème était que nous n’existions pas pour le pouvoir. Nous pouvions jouer nos pièces, mais pas dans nos locaux. Il fallait trouver d’autres théâtres qui acceptent de nous prêter leur salle. Mais on jouait aussi dans des églises ou des centres culturels", se rappelle-t-il.

Cette liberté était un grain de sable dans les rouages du régime. Elle faisait aussi la réputation du théâtre Zinnober. "Partout où nous jouions, nous faisions salle comble, sans avoir besoin de faire de la publicité", raconte Günther Lindner. La Stasi aussi assistait à chaque représentation.

Mais le pouvoir ne savait pas comment arrêter quelque chose qui n’existait pas légalement. D’autant plus que les créations du théâtre Zinnober ne critiquaient pas le régime. "Ce n’était pas des pièces politiques. C’était notre existence qui était politique", souligne le marionnettiste.

En 1988, sous la pression d’artistes étatiques influents, les autorités finissent même par reconnaître le théâtre Zinnober. Günther Lindner et sa troupe ont gagné. Ils peuvent même jouer à l’étranger.

La chute du Mur leur permet, pour la première fois, de se produire dans leurs propres locaux, même si, quelques années plus tard, le théâtre déménage pour rouvrir sous un nouveau nom : Theater o.N. Mais l’après-RDA est difficile. "Soudain, nous n’étions plus le seul théâtre libre, il fallait se battre pour attirer les spectateurs", explique Günther Lindner, qui laisse transparaître une certaine nostalgie pour l’époque du communisme. Avec l’économie de marché, il a dû faire l’apprentissage de ce qu’il appelle "la dictature du goût des spectateurs". À l’époque de la RDA, "nous pouvions créer ce que nous voulions, maintenant il faut prendre en compte ce que les gens veulent voir si on veut pouvoir payer les factures", regrette-t-il. Si en ex-Allemagne de l’Est, la liberté avait un prix, dans l’Allemagne réunifiée, pour lui, elle a un coût.