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En 2013, pour la seconde fois, le réalisateur de légende Hayao Miyazaki annonçait sa retraite lors d’une conférence de presse à Tokyo. Kaku Arakawa a fait de cet événement le point de départ de "Never-ending man", un documentaire de 70 minutes dans lequel le maître de l’animation japonaise n’a jamais été montré aussi intimement. "Ce jour-là, lorsqu’un journaliste présent dans la salle lui a demandé s’il comptait cette fois prendre sa retraite pour de bon, j’ai su. J’ai su qu’il n’allait pas s’arrêter là, même s’il venait d’affirmer le contraire au micro."

Il faut dire que Kaku Arakawa compte aujourd’hui parmi les personnes qui connaissent le mieux Hayao Miyazaki. Depuis près de 15 ans, il le suit quasi quotidiennement, équipé d’une discrète caméra, pour la chaîne publique japonaise NHK. S’il était déjà présent à ses côtés lors de la réalisation de "Ponyo sur la falaise" et du "Vent se lève", il s’est concentré, pour "Never-ending man", sur la période de création de "Boro, la petite chenille", un court-métrage réalisé spécialement pour le musée Ghibli de Tokyo et qui a marqué le retour d’Hayao Miyazaki au travail, comme le pressentait Kaku Arakawa. "Never-ending man", capturé sur deux ans, au cours des années 2015 et 2016, est aussi l’occasion unique de découvrir les coulisses de la réalisation du tout premier film du dessinateur en partie en images de synthèse.
Indéniablement, ce documentaire, projeté le 14 avril dernier dans sa version longue à la Maison de la culture du Japon, est à ce jour l’un des témoignages les plus riches, et peut-être aussi l’un des plus bruts, sur ce génie du crayon, dont les chefs-d’œuvre "Mon Voisin Totoro", "Princesse Mononoké" et bien sûr, "Le Voyage de Chihiro", comptent aujourd’hui parmi les monuments du cinéma japonais. Il est aussi le sixième documentaire qu’a déjà consacré Kaku Arawara à Hayao Miyazaki. Il devrait sortir prochainement en France.

Parce qu’il était en visite à Paris en avril, nous avons eu l’occasion de nous entretenir longuement avec Kaku Arakara, l’homme qui connaît Hayao Miyazaki parfois mieux que Miyazaki lui-même.
© Kaku Arakawa, NHK World Japan, Studio Ghibli, Mashable FR

Comment en êtes-vous arrivé à suivre M. Miyazaki pendant toutes ces années ?


Je travaille pour NHK depuis 2000, et j’y réalise plus spécifiquement des sujets d’un peu plus d’heure pour une émission dont le titre pourrait être traduit en français par "Professionnels". Chaque épisode suit une personnalité connue pour son excellence dans un domaine, et tente d’apporter une définition du "professionnalisme". J’ai ainsi réalisé le portrait de Suzuki Ichirō, un joueur de baseball japonais qui a fait carrière aux États-Unis, ou encore celui de Ken Takakura, un immense acteur au Japon, qui pourrait être l’équivalent de Jean-Paul Belmondo ou Alain Delon ici, en France. En 2005, ma production m’a demandé d’approcher M. Miyazaki pour en faire de même avec lui, car j’avais eu l’occasion de le rencontrer lors du tournage d’un épisode consacré à Toshio Suzuki, le producteur du studio Ghibli (que l’on voit dans le documentaire, NDLR).

Comment s’est faite la première approche ? A-t-il été difficile de le convaincre ?


Oui, ça n’a pas été évident. Dès notre première rencontre, il m’a dit qu’il ne voulait pas de moi à ses côtés en tant que réalisateur de documentaires. Je ne devais pas être là pour travailler mais pour discuter, et si je voulais prendre des images, il fallait que ce soit fait discrètement. Je me suis donc retrouvé dans une position un peu bancale, qui était presque celle d’un stagiaire venu en observation au studio Ghibli. Ce rôle qu’il m’a attribué est l’un des fondements de notre relation, qui remonte donc maintenant à il y a près de 15 ans. Puis les années ont passé et il m’a fait comprendre que j’étais devenu pour lui un ami. Mais je le respecte trop pour le considérer comme tel de mon côté.





Effectivement, lorsque l’on regarde "Never-ending man", on a le sentiment que la caméra n’est pas toujours la bienvenue, puisqu’elle est souvent posée à côté de vous. Cette condition posée par M. Miyazaki – celle de faire oublier la raison réelle de votre présence – a-t-elle été une contrainte ?


Au départ, oui, je l’ai vécue comme telle. Il refusait que je tienne la caméra devant mon visage, donc je la plaçais soit au niveau de mon torse, soit à côté de moi, posée sur quelque chose. Je me souviens d’une fois où je l’avais devant les yeux, et où il m’a dit : "Arakawa, tu te sers de ta caméra comme d’un bouclier, ce qui n’est pas juste. Pose-la, et on pourra discuter normalement."

Vous savez, au cours de toutes ces années passées à ses côtés, Hayao Miyazaki m’a appris beaucoup de choses. Mais celle dont j’ai tiré le plus d’enseignement est la suivante : "Si tu veux travailler comme un professionnel, il ne faut pas te prendre pour un professionnel. Il faut savoir garder une part d’amateurisme pour faire ressortir le meilleur de toi-même." Selon lui, à trop vouloir que les choses soient parfaites, on fait fausse route. Je pense ainsi que si j’avais eu le loisir de me concentrer sur l’image, sur la caméra, je serais probablement passé à côté de l’essentiel. Finalement, j’ai appris à aimer ce côté artisanal de la réalisation, qui correspond tout à fait à ce qu’est M. Miyazaki lui-même.
© Kaku Arakawa, NHK World Japan

Il se confie beaucoup à vous. Parfois même, on a le sentiment qu’il vous parle comme s’il se parlait à lui-même. Comment a été fait ce travail de mise en confiance ?


Avant que je le rencontre pour la première fois, j’avais entendu dire que c’était quelqu’un d’assez inabordable, voire d’effrayant. Pour être honnête, j’étais un peu dans mes petits souliers quand ma production m’a demandé de l’approcher. Finalement, j’ai surtout découvert un personnage mélancolique et très solitaire. De fait, je me suis souvent retrouvé seul avec lui, notamment dans son atelier. Je me suis aussi rendu compte qu’à chaque fois que je lui posais une question, il y répondait environ trente minutes après, qui plus est en partant dans tous les sens. J’ai accepté sa façon d’être, sans le brusquer, et c’est ainsi que nos liens se sont tissés.

Chaque matin, je l’attendais au studio vers 10 h, heure à laquelle il arrive. C’est amusant parce qu’il a de véritables petits rituels matinaux : il ouvre un à un tous les stores, puis met de l’eau à chauffer pour le café. Dès que je passais la porte, j’allumais ma caméra, je la posais dans un coin (en la déplaçant de temps en temps) et je la laissais tourner en continu jusqu’à 20 h, c’est-à-dire lorsqu’il repartait chez lui, à une heure de Tokyo environ. Évidemment, dix heures de rushes par jour, c’est absolument délirant, mais j’ai dû accepter ce paramètre dès le début. C’est le prix à payer pour avoir la chance de vivre tout ça.

Cette image de père Fouettard qu’il se donne est une carapace. C’est un hypersensible, qui s’attache beaucoup aux gens, comme à ses personnages. Qu’ils soient bons ou mauvais, d’ailleurs. Quand on y réfléchit, dans presque tous ses films, les "méchants" se révèlent moins manichéens qu’ils ne semblaient l’être au départ. De la même manière, son apparente dureté ne reflète pas du tout ce qu’il est au fond de lui.
© Studio Ghibli

Vous n’avez donc jamais eu personnellement affaire au Miyazaki volcanique dont ont pu témoigner de nombreuses personnes ?


Si, une fois. C’était en 2006. Nous étions du côté de la baie d’Hiroshima pour préparer ce qui allait devenir "Ponyo sur la falaise". Cela faisait environ un an que je le suivais, et quelques semaines auparavant, la distance entre nous s’était réduite. À un moment, j’ai dû un peu trop "prendre la confiance", et je suis allé trop loin dans certaines questions. Il m’a engueulé comme pas possible. J’ai dû rentrer à Tokyo par mes propres moyens et je n’ai pas eu de nouvelles de lui pendant une bonne dizaine de jours. Je n’osais même plus aller au studio Ghibli.

Un matin, sa secrétaire m’a téléphoné et m’a fait passer un message : "Ce n’est pas parce qu’on s’est disputés une fois qu’il faut fuir à tout jamais." Il disait également qu’il souhaitait que l’on reprenne notre travail ensemble, avant tout parce que nous étions "amis". C’est la première fois qu’il a employé ce terme, et j’en ai été très ému.
© Studio Ghibli
C’est à ce moment-là que j’ai compris pourquoi il avait si peu d’amis. M. Miyazaki a du mal à entretenir des relations sur le long terme. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle à chacun de ses films, ses équipes sont renouvelées. Il a une existence tellement forte et peut être tellement imposant dans sa création qu’il en écrase les autres. Rares sont les personnes qui lui sont fidèles au fil des années. Après cet épisode fâcheux, l’une d’entre elles m’a donné un conseil : "Même s’il se met en colère contre toi, il ne faut pas t’éloigner de lui. C’est parce que tu resteras à ses côtés après ce genre de moments désagréables qu’il te soutiendra sur le long terme." C’est ce que j’ai choisi de faire, et c’est ce qui est arrivé.
© Kaku Arakawa, NHK World Japan, Studio Ghibli, Mashable FR

Revenons à la scène d’ouverture de "Never-ending man" : la fameuse conférence de presse de 2013 où il annonce son départ à la retraite…


C’était après la sortie du "Vent se lève", dont j’avais également suivi la réalisation au studio Ghibli. Je n’étais pas étonné qu’il prenne cette décision, car durant la préparation du film, il m’avait répété à plusieurs reprises : "Tu sais Arakawa, après celui-là, j’arrête pour de bon." Il a donc organisé cette conférence de presse, devant des dizaines de journalistes venus du monde entier. Mais lorsque l’un d’entre eux lui a demandé s’il comptait cette fois prendre sa retraite pour de bon, j’ai su. J’ai su qu’il n’allait pas s’arrêter là, même s’il venait d’affirmer le contraire au micro. Et je me suis dit qu’il fallait faire un nouveau documentaire.

Comment avez-vous su que ce n’était pas vrai ?


Je vous disais qu’il m’avait dit à plusieurs reprises que c’était son dernier film, mais parallèlement, il m’avait aussi confié qu’il ferait bien "quelque chose avec des plantes la prochaine fois…" J’ai toujours senti que deux Miyazaki cohabitaient en lui : celui qui voulait arrêter, et se reposer enfin, et celui qui voulait continuer. À cette conférence de presse, j’ai su que le second avait gagné.

Sa peur de la mort, de la vieillesse, de l’ennui, et peut-être même plus encore celle de ne pas trouver son successeur, est palpable. Est-ce que votre présence à ses côtés, quasi testamentaire, ne lui est pas devenue, dans un sens, rassurante ?


Pour être honnête, sa peur de vieillir et de partir, je ne l’avais pas du tout ressentie durant les premières années notre collaboration. Mais depuis qu’il a dépassé les 70 ans, j’ai effectivement cette impression de réaliser un travail testamentaire, le terme est juste. Par exemple, sur "Ponyo" et "Le Vent se lève", il arrivait souvent qu’il refuse que je filme telle ou telle scène. Ces deux dernières années, il m’a laissé capturer tout ce que je voulais, sans rien dire. Vous savez, il m’arrive de réaliser que je serai sûrement la dernière personne à faire ce travail documentaire avant qu’il ne disparaisse. Ce qui me fait culpabiliser lorsque je capture un moment où il n’apparaît pas sous son meilleur jour. Le fait est que ces instants témoignent tous de la mélancolie qui l’habite désormais. C’est sa vérité.

Cette peur de partir le rend-t-il malheureux ?


Je crois. Mais plus encore celle de voir de plus en plus de personnes disparaître autour de lui. J’ai d’ailleurs choisi de garder au montage le moment où il apprend le décès de l’une de ses anciennes collaboratrices, une femme qu’il aimait beaucoup. Comme nous le savons, il vient aussi de perdre son complice de longue date, Isao Takahata. Je crois que ce sont aussi ces disparitions qui ont exacerbé chez lui cette peur de la mort, et qui paradoxalement, lui ont donné l’énergie de reprendre du service pour donner le meilleur de lui-même avant de tirer sa révérence.


© Studio Ghibli


Savez-vous comment il a vécu la disparation d’Isao Takahata ?


Très mal. Cela faisait environ un an qu’on savait que M. Takahata n’allait pas bien. Malgré tout, j’ai pu prendre quelques dernières images de lui en mars dernier, à peu près deux semaines avant qu’il ne soit hospitalisé d’urgence, et trois avant qu’il ne meure. Je n’ai jamais vu M. Miyazaki dans un tel état de tristesse. Ce n’est d’ailleurs plus de la tristesse, mais de l’accablement. Isao Takahata était quelqu’un d’extrêmement important pour lui. Je sais qu’il va s’en remettre, mais la disparition de M. Takaha aura d’une manière ou d’autre une influence sur ses prochains travaux, et probablement sur le film qu’il est en train de réaliser.

D’après vous, il ne s’arrêtera donc jamais, du moins jusqu’à ce qu’il ne puisse plus physiquement créer ?


Probablement. Je suis persuadé que même s’il donne tout pour le film qu’il est actuellement en train de réaliser, il aura une autre idée qui germera dès qu’il l’aura achevé. C’est typiquement le genre de personne que seuls le handicap ou la mort arrêteront.




Il faut savoir que M. Miyazaki n’avait jamais vu aucune image de "Never-ending man", ni ne connaissait son titre, jusqu’à sa diffusion à la télévision japonaise. Dès le lendemain de sa diffusion donc, il est venu me voir et m’a dit : "Arakawa, tu t’es trompé de titre." En japonais, "Never-ending man" se traduirait plus par "l’homme qui ne finit pas", sous-entendu de travailler, que par "l’homme sans fin". "Ce n’est pas 'la personne qui ne finit pas' qu’il fallait choisir, mais c’est ‘l’homme qui ne peut pas finir'", m’a-t-il lancé. Ce jour-là, il m’a clairement sous-entendu qu’il lui serait impossible de s’arrêter un jour. Il a d’ailleurs fini par me l’avouer plus tard : seule la mort pourra le stopper.
  • © Studio Ghibli
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Effectivement, à peine "Boro, la petite chenille" terminé, il a annoncé qu’il entamait un nouveau long-métrage. Pouvez-vous nous en dire plus ?


Malheureusement, je ne peux pas divulguer grand-chose. Ce que je peux vous dire, c’est que ça n’a rien à voir avec "Boro", qui est diffusé depuis le mois de mars au studio Ghibli, et que ce sera un film très surprenant, qui a été essentiellement fait à la main, avec moins de 3D que dans "Boro". En revanche, nous connaissons déjà son titre : "Kimitachi wa dô ikiru ka", soit "Comment vivez-vous ?".
© Kaku Arakawa, NHK World Japan, Studio Ghibli, Mashable FR

Justement, le rapport d’Hayao Miyazaki aux nouvelles technologies, et plus précisément aux techniques d’animation 3D, est central dans "Never-ending man". Alors que "Boro" devait à l’origine être principalement réalisé en images de synthèse, nous comprenons au fil du documentaire qu’il n’est pas très à l’aise avec leur rendu, et qu’il préfère revenir au dessin à la main...


D’une manière générale, M. Miyazaki est quelqu’un qui aime beaucoup les nouveautés et qui s’enthousiasme assez facilement pour les nouvelles technologies. Au début du documentaire, on le voit d’ailleurs très excité par la 3D et les possibilités qu’elles vont lui offrir. Avec M. Suzuki, on a assisté à cet engouement, un sourire en coin. On se disait souvent, l’un à l’autre : "Bon, maintenant, quand est-ce qu’il va déchanter ?" Il ne fallait surtout pas que je manque de capturer le moment précis où la cassure allait s’opérer, car elle s’opère presque toujours chez M. Miyazaki.

En réalité, je crois qu’il voyait au départ le PC comme une boîte magique où l’on glisse des dessins qui prendront vie instantanément. Il s’est rendu compte que ce n’était pas comme ça que la 3D fonctionnait, et que c’était une technologie qui demandait beaucoup de travail. Il en a été clairement déçu. Mais la présence des jeunes animateurs 3D lui a permis de découvrir beaucoup de choses, et si on ne le voit pas dans le documentaire, je peux vous assurer qu’il y a eu des échanges très fructueux avec les équipes d’animation 3D.


© Kaku Arakawa/NHK World Japan

Comme on le disait plus tôt, on sent son inquiétude à partir sans avoir trouvé son successeur. Est-ce qu’il est de plus en plus difficile de recruter de jeunes animateurs formés aux techniques traditionnelles, autrement dit de "la même école" que M. Miyazaki ?


À vrai dire, le studio Ghibli vient d’embaucher dix jeunes animateurs et dix responsables des arrière-plans. Quasiment que des femmes, puisqu’il n’y a qu’un seul homme parmi ces vingt personnes ! M. Miyazaki est en train de les former, et il compte bien leur transmettre le plus de choses possible. En revanche, aucune d’entre elles ne travaille sur le prochain film car elles n’ont pas encore l’expérience requise.



Pour être honnête, il a été compliqué de faire repartir la machine pour "Comment vivez-vous ?", surtout vue l’ampleur du projet. Quand Hayao Miyazaki a annoncé sa retraite en 2013, le studio a licencié la quasi-totalité de ses employés. Mais l’année dernière, il a tenté d’en rappeler le plus possible. Certains ont répondu à l’appel, mais il est vrai que l’équipe est réduite par rapport à celles des films précédents. En un sens, c’est mieux. Personnellement, j’attends beaucoup de ce film, pour la simple raison que lorsque les équipes étaient plus denses, on donnait des choses à faire même aux moins expérimentés : des arrière-plans, le dessin de personnages mineurs… Aujourd’hui, les animateurs qui travaillent sur "Comment vivez-vous ?" ne peuvent plus confier ces "petites tâches" à des débutants, parce qu’il n’y en a pas. Le moindre détail est donc réalisé par un animateur d’excellence.


© Kaku Arakawa/NHK World Japan

J’aimerais revenir sur la scène de clôture de votre documentaire, où M. Miyazaki réagit très mal à la présentation qu’on lui fait, dans la salle de réunion de Ghibli, des techniques d’animation par machine learning. Il semble très en colère face à ce qu’on vient de lui montrer, et on se sent extrêmement mal pour les démonstrateurs qui se trouvent face à lui…


(Rires.) Il y a énormément de choses à dire à propos de cette scène ! M. Kawakami, qui présente à Hayao Miyazaki ses outils d’animation par intelligence artificielle, vient très régulièrement au studio. Je le connais très bien, et c’est devenu un ami. Une semaine avant cette fameuse réunion, il m’a montré ce qu’il comptait présenter à M. Miyazaki. Je me suis tout de suite dit que j’allais assister à une scène intéressante, voire cruciale.

La démonstration est tombée pile au moment où M. Miyazaki n’était pas satisfait de la façon dont les images de synthèse s’intégraient dans "Boro". J’ai donc demandé à M. Kawakami de me laisser filmer cette réunion, et il a accepté. Le jour J, une problématique s’est imposée à moi : d’où capturer cette scène ? Est-ce que je devais me mettre du côté de l’écran pour me retrouver face à M. Miyazaki ? Non, car je ne voulais pas qu’on le voit furieux de manière frontale. Si je me mettais près de M. Kawakami, je savais aussi que j’allais m’en prendre plein la tête, et je n’étais pas très rassuré ! Finalement, j’ai décidé de me placer derrière M. Suzuki, soit à côté d’Hayao Miyazaki. De cette façon, j’étais protégé, et je me faisais oublier. Comme prévu, ça a explosé…


Sa colère n’est pas redescendue avant un bon mois. Comme M. Kawakami avait pour habitude de venir tous les lundis au studio, Hayao Miyazaki a attendu impatiemment la semaine suivante pour lui crier dessus à nouveau (rires). Vous pensez bien que M. Kawakami n’est pas venu… Il a fini par se montrer quinze jours après l’épisode. J’étais là, et comme je le craignais, M. Miyazaki s’est encore défoulé sur lui (rires). J’ai capturé la scène mais je ne l’ai pas utilisée. Elle n’était pas forcément très utile, et je n’avais pas envie d’enfoncer encore plus le clou pour M. Kawakami, qui s’est montré très compréhensif en acceptant que je garde au montage la crise de la réunion.

Ce qu’il voit lors de cette présentation – à savoir des sortes d’humains mutants, aux membres atrophiés, qui se trainent péniblement au sol –, c’est à l’opposé de ce en quoi il croit ?


Il attache une grande importance à la vie, comme à la progression des êtres vivants. Dans ses réalisations, on voit beaucoup de jeunes enfants fragiles au début de leurs aventures, qui vont gagner en force au fil de l’histoire. Il a considéré ces images comme de la pure moquerie face au handicap, et il ne l’a pas supporté. Vous allez vous dire que je me répète, mais je crois que ce qu’il a vu ce jour-là à l’écran est le véritable élément déclencheur de "Comment vivez-vous ?". Dans un sens, je remercie M. Kawakami pour ça.
© Studio Ghibli

On ne voit jamais Mme Miyazaki. Pourquoi ?


Je connais bien Akemi Ōta – c’est son nom – qui est une ancienne animatrice. Elle s’occupe d’un jardin d’enfants et elle m’invite souvent aux événements qu’elle y organise, parfois avec M. Miyazaki. C’est la personne qui connaît le mieux Hayao Miyazaki, ce qui m’a poussé à lui demander à plusieurs reprises des entretiens filmés, qu’elle a toujours refusés de m’accorder. "Si tu veux savoir des choses sur lui, tu n’as qu’à lui demander toi-même", m’a-t-elle toujours répondu. Je dois avouer qu’elle aussi me fait un peu peur, donc je n’ai jamais trop insisté (rires). Et puis elle n’aime pas du tout être sous les projecteurs, "se mêler" de la vie de son mari, comme elle dit. Ils ont beaucoup de respect l’un pour l’autre. M. Miyazaki m’a d’ailleurs toujours dit qu’elle était bien plus douée que lui à l’époque où elle dessinait encore…

Maintenant qu’il travaille sur un nouveau long-métrage, continuez-vous à suivre M. Miyazaki ?


Oui, et je le suivrai au moins jusqu’à ce que le film soit terminé. Il y aura bien une suite à "Never-ending man".