Yaboye

Omar veut nous emmener là où son aventure a commencé : au port, qui s’est développé dans les années 70 avec l’arrivée de familles de pêcheurs originaires de Saint-Louis-du-Sénégal, comme les Kane.

Située sur un emplacement stratégique de la Petite-Côte, à mi-chemin entre le marché de Dakar et les eaux poissonneuses de la Casamance, de la Guinée et de la Gambie, la ville jouit d’une prospérité enviable grâce à la sardinelle, qui se dit yaboye en wolof.

À Joal, les quais de débarquement de la pêche artisanale sont toujours divisés en deux zones : « Zone Afrique » et « Zone Europe ». Dans la première, on peut déverser le poisson à même le sol sans problème. Dans la seconde, tout poisson qui tombe au sol est immédiatement déclassé.

Dans la « Zone Afrique », la halle est presque entièrement recouverte de boue, il est difficile de se frayer un passage à travers la foule.

C’est là qu’est débarquée la sardinelle destinée à alimenter les marchés locaux ou régionaux. Chargé dans des camions ou des Peugeot 505 break, le précieux poisson est expédié à Fatick ou à Touba. Conservé dans la glace, il ira sur les marchés de Dakar.

Ce désordre n’a pas droit de cité en « Zone Europe ». L’accès y est contrôlé, la terrasse nettoyée régulièrement. Le poisson débarqué, thiof ou capitaine, est contrôlé puis immédiatement chargé dans les camions frigorifiques pour être acheminé vers des usines de congélation.

Entre les deux zones, rien qu’un mur, d’à peine 20 cm d’épaisseur…

Débarquement du poisson sur le port de Joal. Au Sénégal, la pêche artisanale fait vivre directement ou indirectement 600 000 personnes et aura rapporté 217 milliards de francs CFA (331 millions d’euros) en 2017.

Les femmes travaillent principalement à la vente et à la transformation du poisson.


Emballage du poisson en zone Europe. Le thiof est exporté ou destiné aux marchés de Dakar. La sardinelle et autres petits poissons comme le chinchard ou le maquereau sont réservés au marché local.


Omar Kane en costume traditionnel et un porteur de caisse attendant le débarquement du poisson.

Salé ou fumé par les femmes transformatrices, le thiof sert également de complément alimentaire au Mali et au Burkina Faso.

Aujourd’hui, l’activité du port de pêche fait vivre la majorité des 50 000 habitants de Joal. Sérères, Wolofs ou Peuls venus des campagnes qui travaillent sans relâche pour réaliser leur gain quotidien et forment le contingent des « prêts-à-tout » des villes sénégalaises.

« La pêche artisanale est un secteur ou tu peux t’intégrer facilement et arriver à vivre au jour le jour, même si le niveau de vie n‘est pas très élevé. Lorsque tu discutes au port, sept personnes sur 10 vont te dire qu’elles sont arrivées il y a 10 ans. Elles travaillent une saison, font des allers-retours, peuvent construire leur maison et nourrir leur famille », explique Omar.

Il y a quelques années à Joal, il était impensable qu’un pêcheur puisse revenir les mains vides. Depuis 2006, la surexploitation guette à cause de cet exode rural et de la multiplication des pirogues… Ce qui inquiète les mareyeurs, spécialistes dans le commerce en gros, comme Diakhate.

« Ces gens que vous voyez, ils viennent partout du Sénégal. On a aussi des Burkinabè, des Guinéens, des Maliens. Ils vont à la pêche, ils passent la nuit, ils passent la journée, ils reviennent, ils ne gagnent rien. Parfois tu vois des gens qui vont à la pêche pendant 15 jours, ils reviennent ils ne gagnent rien. Là, actuellement, nous avons une mer morte, osons le dire ! Parce qu’on a pêché anarchiquement pendant des années. Tout le monde sait ce qui ne va pas et on est là tous à regarder sans rien dire ».

De fait, la prolifération d’une pêche artisanale non réglementée menace l’avenir du principal pilier de l’économie sénégalaise, en matière d’exportations et d’emplois.

« Sur la sardinelle, on dit qu’on ne doit pas dépasser 250 000 tonnes par an. Si on les dépasse, on est en train de pêcher le stock. Rien qu’à Joal, à temps plein, on en pêche plus de 150 000», confie Karim Sall, un ancien pêcheur membre de l’association pour la promotion d’une pêche responsable (Aprapam) rencontré sur le port.