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Alexandre Djouhri et Ziad Takieddine. Les noms de ces deux hommes de l'ombre, émissaires officieux dans de nombreux dossiers sensibles, sont associés aux affaires les plus troubles ayant mouillé la droite française depuis une quinzaine d'années. Ces deux frères ennemis à la réputation sulfureuse, qui se vouent une inimitié notoire, sont dans le collimateur de la justice.

Ils sont notamment soupçonnés d'être impliqués dans l'affaire du financement libyen présumé de la campagne présidentielle de 2007 de Nicolas Sarkozy. Après cinq ans d'enquête, l'ancien président a été mis en examen le 21 janvier pour "corruption passive", "recel de fonds libyens" et "financement illégal de campagne". Pris dans la tourmente médiatico-politico-judiciaire, leurs réactions diffèrent : quand l'un, Ziad Takieddine, s'épanche dans les médias et devant les juges et invective ses anciens amis politiques, l'autre, Alexandre Djouhri reste tapi dans l'ombre tout en se jouant des convocations de la justice française. Portraits croisés.

Leur curriculum vitae



Ce fils d'ambassadeur est né en 1950 au Liban, au sein d'une famille de notables druzes. Il s'installe en France à la fin des années 1970, alors qu'une guerre civile fait rage au pays du Cèdre. Après avoir été publicitaire, puis directeur d'une station de ski (Isola 2 000), un emploi qui lui a permis d'étoffer le carnet d'adresses familial, Ziad Takieddine endosse le rôle d'intermédiaire financier entre des responsables politiques français et des décideurs arabes. Il amasse une fortune conséquente grâce aux contrats de ventes d'armes et acquiert un hôtel particulier de 700 m² dans le 16e arrondissement de Paris.


Né en 1959 à Saint-Denis, le Franco-Algérien Alexandre Djouhri est résident suisse. Fiché par la police au début des années 1980, mais jamais poursuivi, celui qui s'appelait encore Ahmed Djouhri est alors perçu comme un caïd de la banlieue nord. Il survit à une tentative de meurtre en 1986. Après s'être lancé dans plusieurs entreprises commerciales, dont l'une de prêt-à-porter avec Anthony Delon, le fils de l'acteur Alain Delon, il s'impose comme un intermédiaire incontournable et se rapproche de plusieurs grands patrons français, dont Henri Proglio (Veolia). Il est décrit par ses proches comme un "bon père de famille" amoureux de la France.

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Leurs zones d'influence



Le carnet d'adresses de Ziad Takieddine est son gagne-pain. Ses contacts au Liban, en Arabie saoudite et en Libye, notamment, le rendent incontournable lorsqu'il s'agit de négocier des contrats d'armement. Il introduit également des industriels français auprès de ses nombreuses connaissances dans le monde arabe. Interrogé en 2012 par France 24, il se vante d'avoir été l'homme-clé des relations franco-libyennes : "Rien ne pouvait se faire entre Tripoli et Paris sans que je sois directement ou indirectement au courant". Ziad Takieddine revendique avoir joué un rôle essentiel dans la libération en juillet 2007 des cinq infirmières bulgares et du médecin palestinien détenus pendant huit ans dans les geôles kadhafistes. Un succès également attribué à une intervention d'Alexandre Djouhri, selon les proches de ce dernier.


Le réseau d'influence d'Alexandre Djouhri, mis au service de la droite française, couvre notamment la France, l'Arabie saoudite, par l'intermédiaire de l'homme d'affaires saoudien Khaled Bugshan, l'Algérie et la Libye. Les contrats entre États, estampillés secret-défense, ont sa préférence. Son nom est évoqué en 2011 dans "La République des mallettes", livre-enquête publié par le journaliste Pierre Péan, dans lequel il est présenté comme intermédiaire entre des industriels et politiques français et étrangers, notamment africains, moyen-orientaux, asiatiques ou russes.

Leur réseau politique français



C'est alors qu'il dirige la station de ski Isola 2 000 que l'intermédiaire franco-libanais rencontre François Léotard, au début des années 1990. Celui qui fût ministre de la Défense d'Édouard Balladur l'introduit auprès des balladuriens, qui deviendront sarkozystes après la défaite à la présidentielle de 1995. Des liens d'amitié le rapprochent alors de membres éminents du premier cercle sarkozyste, dont Claude Guéant. Plusieurs photos publiées par Mediapart montrent également Ziad Takieddine en compagnie de Jean-François Copé, un des principaux barons de la droite, et de Brice Hortefeux, un intime de Nicolas Sarkozy, qu'il qualifie d'"amis".


Alexandre Djouhri a réussi le tour de force de servir dans les deux camps rivaux de la droite des années 1990 et 2000 : les chiraquiens d'abord, puis les sarkozystes. Après avoir gravité dans les réseaux de l’ancien ministre de l'Intérieur Charles Pasqua, il devient à partir des années 1990 l'intime de plusieurs personnalités politiques de la droite, dont Dominique de Villepin, alors le plus proche collaborateur du président Jacques Chirac. Il est depuis réputé être devenu un proche de Nicolas Sarkozy et Claude Guéant. Il aurait même été le grand artisan de la réconciliation entre l'ex-président et Dominique de Villepin, longtemps en concurrence pour le leadership de la droite. Par ailleurs, des écoutes téléphoniques révèlent également ses liens avec des journalistes haut placés, comme Hervé Gattegno, l'actuel directeur de la rédaction du Journal du dimanche, et des élus de la République, comme l'ex-député républicain Alain Marsaud.

Leurs relations avec Nicolas Sarkozy



Nicolas Sarkozy le décrit comme un "escroc", un "sinistre individu", un "voyou", ou encore un "menteur doublé d'un fou". Ziad Takieddine, lui, affirme avoir rencontré l'ancien leader incontesté de la droite à plusieurs reprises, et ce, dès le milieu des années 1990. Lâché par ses anciens amis, notamment après son interpellation, en mars 2011, par la douane à l'aéroport du Bourget à son retour de Tripoli, avec 1,5 million d'euros en espèces, Ziad Takieddine se retrouve isolé. Est-ce cet abandon qui pousse celui qui est décrit comme un "rancunier au caractère orageux" à contre-attaquer en s'exprimant devant les médias et les juges ?


"Mon Alexandre." La proximité entre l'homme d'affaires et l'ex-président de la République, qui se tutoient, a été révélée par des écoutes téléphoniques judiciaires, opérées en 2014 et en 2015, et publiées par Mediapart. Contrairement à son rival, Alexandre Djouhri peut encore compter sur de nombreux soutiens au sein de la classe politique.

Face aux juges



Dans son enquête, le site d'investigation Mediapart affirme que Ziad Takieddine est l'organisateur des visites à Tripoli de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, de Claude Guéant, son directeur de cabinet, et de Brice Hortefeux, ministre délégué aux Collectivités territoriales entre 2005 et 2007. Le Franco-Libanais, qui est mis en examen pour complicité et recel d'abus de biens sociaux dans le volet financier de l'affaire Karachi (il est soupçonné d'avoir contribué au financement occulte de la campagne présidentielle d'Édouard Balladur en 1995 dans le cadre de deux contrats d'armement, Agosta et Sawari II), s’est déjà exprimé devant les enquêteurs dans le cadre de l'affaire libyenne.

Toujours sur Mediapart, Ziad Takieddine a affirmé en 2016, dans une vidéo, qu'il avait convoyé à trois reprises des valises d'argent liquide de la Libye vers la France, entre 2006 et 2007. Il assure avoir remis les deux premières à Claude Guéant, alors directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy au ministère de l'Intérieur, et la dernière au futur président de la République en personne. Ce dernier poursuit l'homme d'affaires franco-libanais pour diffamation. Il devrait être jugé en septembre 2019. Ziad Takieddine, qui est soumis à un strict contrôle judiciaire lui interdisant de quitter la France, a réitéré ces propos devant les enquêteurs.


Jusqu'ici, Alexandre Djouhri a toujours systématiquement refusé de répondre aux convocations des juges français. Il a été interpellé le 8 janvier, à Londres, dans le cadre d'un mandat d'arrêt européen délivré par les juges d'instruction du pôle financier de Paris. Libéré deux jours plus tard après paiement d'une caution d'un million de livres (1,13 million d'euros), il a été renvoyé derrière les barreaux à la fin du mois de février, après avoir été suspecté de vouloir prendre le large. Il a depuis été hospitalisé en raison de graves troubles cardiaques. La justice britannique doit trancher le cas de son extradition en France, où il est soupçonné d'avoir mis en place un système de corruption généralisé d'agents publics, de corruption active et de blanchiment et détournement de fonds publics et enfin, de faux et usage de faux.

Le parquet national financier (PNF) soupçonne notamment des détournements de fonds à la suite de la vente en 2009 d'une villa située à Mougins, sur la Côte d'Azur, pour environ 10 millions d'euros, à un fonds libyen géré par Bachir Saleh, l'ancien grand argentier de l'ex-président libyen Mouammar Kadhafi. Or les juges pensent qu'Alexandre Djouhri est le propriétaire de ce bien et qu'il s'est entendu avec Bachir Saleh pour fixer un prix d'achat "très surévalué", selon les éléments de l'enquête.

Leurs relais libyens



Abdallah Senoussi, beau-frère et ancien chef des services secrets de Kadhafi, avait affirmé, en 2012, lors d'une audition à la Cour pénale internationale, alors qu'il était détenu par le nouveau pouvoir libyen, avoir supervisé le transfert de 5 millions d'euros pour la campagne de Nicolas Sarkozy. Et ce, par l'entremise de Claude Guéant et Ziad Takieddine. L'intermédiaire franco-libanais a reconnu avoir convoyé la même somme dans des valises, à la demande d'Abdallah Senoussi, un homme condamné par la justice française à la réclusion criminelle à perpétuité dans l'affaire de l'attentat, en septembre 1989, contre l'avion de ligne DC-10 d'UTA (170 morts, dont 54 Français).


Bachir Saleh, l'ancien chef de cabinet du colonel Kadhafi, est le relais libyen présumé d'Alexandre Djouhri. À la tête du fonds souverain libyen, il était chargé du rapprochement entre la Libye et la France. Les magistrats pensent que l'ancien grand argentier de Kadhafi a été aidé par l'homme d'affaires pour quitter la France au printemps 2012, alors qu'il faisait l'objet d'un mandat d'arrêt dans son pays. Une exfiltration qui lui a permis de rejoindre ensuite l'Afrique du Sud, où il a échappé à une tentative d'assassinat. Dans une série de conversations interceptée par les enquêteurs, Alexandre Djouhri s'était engagé à faire parvenir aux juges d'instruction une lettre, dans laquelle son contact libyen, gardien de tous les secrets de Kadhafi, démentirait un financement de la campagne de Nicolas Sarkozy.

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